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| Diane Arbus, New York Skyline in a Lobby, N.Y.C., 1971. |
vendredi 11 septembre 2026
LOSING HOPE
mercredi 25 septembre 2024
Le bruit et la fureur
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Gilles Latulippe dans son Théâtre des Variétés, 1984.
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Si le tissu urbain se détricote à coups d'évictions et de financiarisation du parc locatif, il ne faut pas s'étonner que les lieux de diffusion de la culture souterraine deviennent des irritants. Car en dehors des monuments connus et des grands déploiements spectaculaires, ces petites salles naissent souvent à l'intérieur même de la trame des quartiers, à des intersections où la frontière entre le privé et le public est dans le flou le plus souhaitable. C'était le cas de l'Inspecteur Épingle, notamment, dont la fermeture au printemps 2016 sonnait aux oreilles de plusieurs comme la fin d'une époque. La mort du Divan Orange, deux ans plus tard, avait quant à elle des airs de requiem, avec la voix de Stéphane Lafleur pour feutrer le cercueil.
On aurait cru La Tulipe à l'abri de tout ça, en raison de son caractère patrimonial. C'était sans compter sur l'idiotie généralisée de l'appareil réglementaire municipal. Par quelle curieuse influence malfaisante un individu à lui seul peut-il faire fermer une salle aussi importante sans que personne ne lève le petit doigt? Poser la question, ce n'est pas y répondre : c'est surtout une véritable honte. Si Montréal veut devenir une banlieue à l'image de toutes celles pour lesquelles ses anciens habitants l'ont désertée afin de jouir de la quiétude de leur pelouse, elle n'a qu'à continuer comme ça.
Une ville, c'est un lieu composé de bruit et de fureur, où le silence finit toujours par retomber. C'est la beauté du spectacle.
vendredi 10 mai 2024
À propos de Mayday
lundi 11 septembre 2023
L'Œil de l'autre
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| Claude Cahun, Sans titre (1936) |
dimanche 15 mai 2022
Document 2
Ça commence comme ça, comme si rien n’était, une nuit de rien dans le village qui dort, quand la lune remet sa couverte dans l’ombre de la terre et que plus un son n’a l’air de vouloir se faire entendre. La radio joue encore ses gammes, dans un monde qui a encore besoin de parler tout seul, dans un garage qui a encore besoin d’exister. Peut-être que plus tard, quand la lumière sera de retour, nous aurons des réponses toutes faites à l’éclipse, et personne ne cherchera le corps perdu cette nuit-là. Pour l’instant, on cherche qui est mort et qui a tué, et la réponse est trop simple.
Sur le plancher froid qui vient de vivre sa première canicule, on sent l’humidité entre les craques, ça s’installe comme un show de boucane dans la boîte d’un pick-up où les pneus se garrochent comme si le rubber était sans lendemain, un derby dévissé à même le mirage qu’on s’est imaginé la première fois qu’on a traversé un livre avec presque rien de costume.
Je suis capable de me souvenir de la dernière fois que je l’ai vu : rue saint-jean, durant le salon du livre, avant de retrouver christophe au deuxième étage de la brûlerie, il est là comme un spectre maintenant que je sais qu’il est mort, et je n’ai rien d’autre à dire.
Il ne me reste plus beaucoup de temps, la lune rouge est disparue; si je pouvais ressuciter du monde je n’irais pas le chercher. Anti-Orphée. Je le ferais danser en enfer mais je ne voudrais pas remonter à la surface, ce serait trahir le geste et fucker le reste, une chanson de trop. Quand les fleurs se tournent vers le soleil, elles ne savent pas ce qu’elles font.
François Blais le savait, il n’a pas demandé combien il manquait aux mystères.
lundi 27 décembre 2021
À propos de Mille secrets mille dangers
| Diane Arbus, A Flower Girl at a Wedding, Conn. (1964) |
J'ai été un lecteur d'Alain Farah dès le début, et ensuite je n'ai ouvert aucun autre de ses livres. Je ne sais pas pourquoi. Alain est pourtant quelqu'un que je connais personnellement, de manière peut-être un peu mondaine, mais je n'avais aucune bonne raison de ne pas le lire, qu'elle soit littéraire ou extra-littéraire. Et son livre de poèmes, Quelque chose se détache du port, est le premier livre du Quartanier, alors jeune maison d'édition qui multipliait les bravades stylistiques dans son catalogue, que j'ai véritablement aimé. On dit qu'une première œuvre contient déjà tous les éléments qui, par la suite, s'affineront contre la meule des années, grâce aux rouages du métier. Déjà, en 2004, Alain Farah nous racontait cette histoire qu'il n'avait pas encore vécue, ce présent émaillé de fantômes qu'il apprenait à déchiffrer avec un goût manifeste pour le jeu de miroirs de la narration qu'il déploie maintenant à la lumière d'une seule journée : celle durant laquelle toute votre vie éclate en mille miettes et qu'elle se laisse enfin raconter dans la fatidique clarté de ses trois bienveillantes et tyranniques maîtresses : l'amour, la mort, et le passé qui essaie de les faire sien.
L'amour, pour commencer par ce qui nous libère de nous-mêmes, est tout entier prisonnier du temps dans ce roman à tiroirs qui ouvre à chaque page une nouvelle fenêtre sur ce qu'il enferme et ce qu'il permet. Le temps profane s'y mêle au temps sacré, et c'est entre ces deux pôles que se déploie son errance entre la faillite amoureuse de l'adolescence et la célébration d'un don sans dette auquel manquent les alliances. Et je ne voudrais surtout pas obscurcir l'énorme drôlerie avec laquelle tout cela se déploie, d'un bout à l'autre de ces 24 heures que j'ai traversées en 24 heures, parce que ça se dévore comme un fruit tout juste tombé de l'arbre.
La mort, cet écrin que nous donnons à la disparition, est l'hirondelle tragique qui chante tout au long de ce livre et lui donne son pouvoir orphique : il est cette tentative de ramener à la surface celle qu'on croyait garder pour toujours. Ce dernier regard, avant d'atteindre son but, que le langage jette sur les choses et les fait disparaître à jamais. Ce sont les plus belles pages de ce roman : «J'entends difficilement les rires, je vois difficilement les visages. Eux aussi commencent à disparaître. Ce sont des mots qui remontent, ceux peut-être qui ouvrent un roman que je n'ai pas écrit.» Cette conscience de la fuite que nous tentons chaque fois que nous sommes sur le point de perdre notre précieux, cette perte dont le présent se nourrit, est le seul véritable personnage du roman : «La vie commence et elle nous échappe déjà.»
Dire que je me sens de connivence avec un tel travail sur son propre passé, ce serait dire trop peu sur ce qui me lie profondément à ce livre que je range dans ma bibliothèque quelque part entre Le ciel de Québec de Jacques Ferron et Mon corps et moi de René Crevel. Pas qu'on puisse tellement les comparer, mais surtout parce que je tiens à ce qu'il soit en bonne compagnie.
samedi 22 mai 2021
L'ordre rétabli
- Michel Chartrand
Les anarchistes ne sont pas ceux qu'on pense. Depuis de nombreuses années, on s'imagine que les anarchistes prennent la rue, incendient des voitures, jettent des briques à la tête de l'escouade anti-émeute, endommagent l'espace public et occupent illégalement des bâtiments en ruine à la recherche d'un renversement du pouvoir qui installerait durablement le désordre dans une société qu'ils jugent injuste.
À juste titre, leurs ennemis jurés, les bons pères de famille de cette même société qui, de leur point de vue à eux, n'est pas injuste mais plutôt inégale, cherchent à asseoir leurs privilèges afin de les conserver le plus longtemps possible, si possible pour toujours. Ainsi, petit à petit, l'idée qu'une minorité d'agités du bocal, de surcroît peu présentables et généralement révoltés, représente une menace pour cette dite société, devient une évidence. La majorité, peu encline aux changements parce que maintenue dans un état juste assez confortable pour avoir peur de perdre le peu qu'elle a, voit donc cette minorité agissante comme une nuisance, créatrice d'un désordre contre-productif.
C'est pourtant l'autre minorité, celle qui se maintient au pouvoir, qui est une nuisance. Mais puisqu'elle incarne l'ordre des choses, elle a le monopole de sa définition.
Elle peut ainsi traiter les éducatrices de nos enfants comme des torcheuses qui n'ont pas droit à des conditions de travail qui leur permettraient d'être indépendantes financièrement et épanouies professionnellement. Ce faisant, elle appauvrit les familles, déstructure le tissu social des communautés et force un déséquilibre économique dans les ménages qui encourage le maintien d'un patriarcat dont les conséquences sont violentes à tous les niveaux : physique, psychologique et symbolique.
Elle privilégie un mode de vie toxique qui détruit les milieux naturels par un développement immobilier et industriel ayant toutes les caractéristiques associées d'habitude à l'anarchie, sauf à un détail près : c'est une anarchie qui a toutes les apparences du conformisme.
Elle finance un système d'éducation qui permet d'assurer à sa descendance un accès privilégié au pouvoir, sous la forme d'institutions privées où l'élite est séparée du reste de la population, aux prises avec des classes surpeuplées dans des écoles qui tombent en ruine.
Bref, ce sont eux, les vrais anarchistes, ceux qui militent activement pour que la règle d'or soit celle du plus fort, comme cela a toujours été le cas d'ailleurs. Ce sont les Athéniens du siècle de Périclès qui, les premiers, ont expliqué à leurs ennemis que la justice ne peut s'appliquer qu'en présence de forces égales. C'est ainsi que Thucydide rapporte leurs paroles dans La Guerre du Péloponnèse : «Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner.»
C'est à la lumière de ce rapport de forces que nous devons comprendre le maintien de l'état d'urgence sanitaire tant que les négociations du secteur public ne seront pas finalisées. De cette manière, les bons pères de la Nation pourront, en toute quiétude, continuer de signer des ententes à la pièce avec tous les corps de métier, jusqu'à ce l'isolement force chacun à accepter l'inacceptable, c'est-à-dire l'appauvrissement continu qui sévit depuis 1982, au moment où le gouvernement de René Lévesque a trahi le peuple qui l’avait porté au pouvoir.
Essayons de nous en souvenir quand le temps sera venu de faire front commun.
Soigner, éduquer, aider : voilà le cauchemar que l'on promet aux anarchistes de l'ordre établi.
vendredi 7 mai 2021
À propos de La voleuse
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| Francesca Woodman, Eel, Rome, 1977-78. |
Le détour par le sublime et par l'enfance permet de mieux saisir ce qui fait obstacle à la nuit. Michaël Fœssel |
C'est très rare qu'on se fait voler un livre. De par leur nature transitoire, les livres passent d'une main à l'autre et se font adopter, abandonner ; on les laisse prendre la poussière et on souffle sur la tranche, l'instant d'après ce sont eux qui nous gardent captifs dans la chambre, ou sur le trottoir de la ville où nous avons décidé de voler la moindre trace de lumière. Tout autour, cette nuit vagabonde, la mère de tout un chacun, n'a pas besoin d'un livre pour savoir ce qu'elle a perdu. Elle ne veut pas rendre la lumière qu'elle a précédé : c'est le signe de sa propre fin.
Alors elle cède. Ce barrage la maintenait captive, même si la nuit est la seule à savoir garder un secret. Elle veut sortir de sa cage, en pleine lumière. Dans la serrure, une forme unique pour épouser le vide, ouvrir la porte et se libérer du reste. Sa mère, assise les mains croisées, attend la morsure de son nom. Elle n'a plus de force que ce livre volé à la brunante par une fille qu'elle ne reconnaît plus, la même qui a frotté sa lampe pour en faire un miroir.
Cette lumière ferait-elle semblant de naître qu'on ne se résoudrait pas à l'achever, c'est le silence partout autour, elle danse comme si les ombres venaient de se lever du sol. Elle se voit. Mais comme elle a longtemps hésité avant de mettre des mots dans la bouche de cette image, soudain cette affamée n'est plus sage comme elle n'a jamais été, elle a déserté pour de bon en emportant toutes ses petites affaires qui brillent au loin comme des souvenirs qu'on a fixé au mur avec des aiguilles.
Il y a de ces livres qui parlent une langue volée à la source, déjà coupable d'avoir dit par le seul sacrilège d'avoir vécu. Leur langue a cette noirceur que n'importe qui peut se mettre sur les lèvres afin de passer à travers la nuit sans être inquiété par la parole.
Ils n'arrivent pas souvent, c'est à peine si on remarque l'absence de ces livres qui, du jour au lendemain, ont été volés à tout le monde.
Ce sont les seuls qui restent, une fois qu'on a retrouvé le silence.
Ils chantent devant la porte.
Daria les laisse entrer, sans dire un mot.
Elle vient de voler toute la honte qui l'empêchait de brûler.
Sur la table de chevet, un témoin allumé :
Daria Colonna, La voleuse, Poètes de Brousse, 2021, 256 p.
lundi 23 novembre 2020
L'Aube-Postérité
Salut Christian,
tu m'excuseras de te répondre maintenant que tu es mort, mais je ne savais pas quoi répondre à ton dernier message. Je ne sais pas si tu as passé les derniers mois de ta vie à ressasser cette ancienne vie des blogues où tu avais trouvé une cour pour briller; et j'en conviens, je me suis pris moi aussi pour un génie tout droit sorti de cette lampe quand je suis arrivé à Montréal, gonflé par l'ambition de devenir quelqu'un. Tu as été mon premier contact avec ce milieu littéraire où je voulais tellement exister. Ce fut d'abord une épopée, une équipée sans entrave où j'entrais enfin dans le secret des Dieux. Grâce à ton blogue, je sais maintenant la date exacte : le 1er octobre 2004. C'était le lancement du recueil de Franz-Emmanuel Schürch, Une autre fois, à L'Oie de Cravan. Nous avons bu dans ton bunker de la rue Rachel avant de partir pour le lancement en taxi, le premier taxi montréalais de ma vie, ce soir où j'allais rencontrer pour la première fois aussi celui qui allait devenir mon éditeur, quelques années plus tard. Je me souviens avec difficulté de la fin de cette soirée, mais je me sentais exister, certainement. Je suis revenu en arpentant les ruelles, ivre et libre, jusqu'à mon appartement de la rue Plessis où j'allais passer les dix prochaines années de ma vie, tout en te perdant de plus en plus de vue, à la faveur de plusieurs histoires où ta violence allait m'apparaître comme une distance infranchissable.
La première fois, au Salon du livre de Montréal, tu m'as intimé brusquement, je me souviens de tes mots exacts, de me «tasser de ton chemin». C'est un conseil que j'ai suivi avec application, chaque fois que j'étais en ta présence. Il était clair, dès cette fois où je m'extirpai de la place Bonaventure pour tracer mon retour le long de la Sainte-Catherine en ne regardant pas derrière moi, que tu étais un être fascinant et dangereux.
La deuxième fois, nous étions à Trois-Rivières pour le Festival de Bellemare et tu avais fait toute une crise pour une histoire de cigarette allumée près d'un poste à gaz. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ça, de cette flamme que tu redoutais près des réservoirs d'essence, mais ça me semble une image tellement juste de ta personnalité. Plus tard, en visitant les trous de la vieille prison de Trois-Rivières, j'ai vu la panique réelle qui t'animait, comme un fantôme qui s'incarnait dans les murs humides du cachot.
La troisième fois, c'était au téléphone, et je n'étais pas là, mais tu as crié après ma blonde parce que tu cherchais à me rejoindre pour une raison X. Ce fut le clou. Après moi, je veux bien. Mais tu avais franchi la ligne, cette ligne qui avalait chaque mot de ton âme, et sans jamais te dire pourquoi, je me fis distant, absent, intangible. Ta prise était perdue.
Si je raconte tout ça, c'est pour exorciser quelque chose, manifestement. Quand tu m'as écrit en avril dernier pour prendre des nouvelles, pour savoir si j'allais bien, je n'ai pas répondu même si j'aurais pu, simplement, te dire: salut Christian, oui, tout le monde va bien, et le petit a maintenant une petite sœur, la Géraldinette, c'est une étincelle dans la noirceur de ce monde malade, elle me donne envie de me lever matin pour désamorcer des bombes.
J'aurais pu te répondre. Mais le goût qui me restait, c'était celui de notre dernière rencontre, le samedi 7 juin 2014, près du terrain de balle molle du parc Lafontaine. Notre ami commun, un grec bordelais du nom d'Antoine Vekris, était de passage à Montréal. Nous avons partagé un repas tout simple, à l'ombre des peupliers faux-trembles, dans la lumière très douce du début de l'été. À la fin, tu as versé une larme de ta bière dans mon verre, parce que ma bouteille était vide. J'ai goûté à ce poison qui accompagnait ton quotidien depuis si longtemps et j'ai été incapable de le boire. J'ai reversé la larme dans ta bouteille. C'était trop pour moi. Je ne pouvais pas, dans toute mon ivrognerie impénitente, boire de cette pisse. Je ne pense pas t'avoir insulté en refusant ta libation, mais ça restera ma dernière image de toi, ce poison sucré qui goûtait la mort.
Je ne veux pas mettre une pelletée de terre sur ton corps encore chaud, encore moins picorer ce qu'il reste de vivant sur ton souvenir. J'ai un ami qui, au détour d'une chanson, t'a déjà surnommé «Bill Fiel Morve». La postérité ne sera pas tendre avec toi, j'espère que tu en étais conscient. C'est, du moins, ce que j'avais de plus vrai à te dire. Et pour un être pétri de mensonges et assoiffé de vérité, ce que tu étais envers et contre toutes, il me semble que c'était la chose à faire.
M.
vendredi 4 janvier 2019
La Loterie
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| Rembrandt, La Lapidation de saint Étienne (1625) |
Les enfants furent les premiers à s’assembler, bien sûr. L’école venait de se terminer pour les vacances d’été, et le sentiment de liberté démangeait sérieusement la plupart d’entre eux; ils avaient l’habitude de se réunir d’abord en silence avant d’entrer dans un jeu tapageur, parlant encore de la classe et du professeur, des manuels et des réprimandes. Bobby Martin avait déjà rempli ses poches de pierres, et les autres garçons l’imitèrent sans tarder, choisissant les pierres les plus rondes et les plus douces; Bobby et Harry Jones et Dickie Delacroix – les villageois prononçaient ce nom «Dellacroy» - finirent par amasser un gros tas de pierres dans un coin du square et à le protéger des rafles des autres garçons. Les filles se tenaient à l’écart, parlant entre elles, espionnant les garçons, et les tout petits prenaient la poussière ou s’accrochaient par la main à leurs grands frères et leurs grandes sœurs.
Bientôt, les hommes commencèrent à arriver, faisant le décompte de leurs enfants, parlant de récolte et de pluie, de tracteurs et d’impôts. Ils se tenaient ensemble, loin du tas de pierres dans le coin, et leurs blagues restaient discrètes, ils souriaient plutôt qu’ils riaient. Les femmes, habillées de robes et de chandails de ménagères usées, arrivèrent peu après leurs hommes. Elles se saluaient mutuellement et échangeaient des bouts d’anecdotes en allant rejoindre leurs maris. Bientôt les femmes, auprès de leurs maris, appelèrent leurs enfants, et les enfants les rejoignirent à reculons, après quatre ou cinq fois. Bobby Martin évita de peu la poigne de sa mère et courut en riant jusqu’au tas de pierres. Son père éleva la voix clairement, et Bobby revint rapidement et prit sa place entre son père et son aîné.
La loterie était animée – tout comme les sets carrés, la maison des jeunes, la fête d’Halloween – par M. Summers, qui avait le temps et l’énergie de se consacrer aux activités sociales. Il avait la face ronde, l’air jovial, et possédait la compagnie de charbon, mais les gens le plaignaient parce qu’il n’avait pas d’enfants et que sa femme était une chipie. Quand il arriva au square avec la boîte noire en bois sous le bras, on entendit un murmure traverser la foule des villageois, et il fit un signe en disant : «Un peu de retard, aujourd’hui, messieurs dames.» Le maître des postes, Mr Graves, le suivait de près avec un tabouret à trois pattes, et le tabouret fut placé au centre du square et M. Summers posa la boîte noire dessus. Les villageois gardaient leurs distances, laissant un espace entre eux et le tabouret, et quand M. Summers dit : «Vous voulez bien me donner un coup de main?», il y eut une hésitation avant que deux hommes, M. Martin et son plus vieux, Baxter, prirent les devants pour tenir la boîte solidement sur le tabouret pendant que M. Summers brassait les papiers à l’intérieur.
L’attirail d’origine de la loterie était perdu depuis longtemps, et on utilisait la boîte noire reposant maintenant sur le tabouret avant même la naissance du vieux Warner, le plus vieil homme du village. M. Summers parlait souvent aux villageois à propos de la confection d’une nouvelle boîte, mais personne n’aimait bousculer aussi peu la tradition que celle représentée par la boîte noire. On racontait que la boîte actuelle avait été faite à partir de quelques morceaux de la boîte qui l’avait précédée, celle qui avait été construite quand les premiers colons s’établirent pour fonder un village ici. Chaque année, après la loterie, M. Summers recommençait à parler d’une nouvelle boîte, mais chaque année l’idée finissait par se perdre avant que quoi que ce soit ne fut entrepris. La boîte noire se détériorait d’année en année ; maintenant elle n’était plus entièrement noire, et une large fente sur le côté montrait la couleur du bois d’origine, et à d’autres endroits elle était pâle ou tachée.
M. Martin et son plus vieux, Baxter, tinrent la boîte fermement sur le tabouret jusqu’à ce que M. Summers eût brassé tous les papiers avec sa main. Puisque tant d’aspects du rituel avaient été oubliés ou abandonnés, M. Summers avait réussi à remplacer les retailles de bois qui avaient été utilisés depuis des générations par des bandes de papier. Les retailles de bois, avait avancé M. Summers, faisaient très bien l’affaire quand le village était petit, mais maintenant que la population s’élève à trois cent personnes et qu’elle va en augmentant, il est nécessaire d’utiliser quelque chose qui prend moins de place dans la boîte noire. Le soir précédant la loterie, M. Summers et M. Graves confectionnaient les bandes de papier et les mettaient dans la boîte, pour ensuite la ranger en sureté dans le coffre-fort de la compagnie de charbon de M. Summers jusqu’à ce qu’il soit temps de l’amener au square le matin suivant. Le restant de l’année, la boîte était rangée ailleurs, à un endroit chaque fois différent; elle avait passé une année dans la grange de M. Graves et une autre dans le sous-sol du bureau de poste, ou encore abandonnée sur une tablette de l’épicerie Martin.
Il y avait beaucoup de choses à régler avant que M. Summers puisse déclarer l’ouverture de la loterie. Il y avait les listes à vérifier – chefs de famille, chefs de chaque foyer pour chaque famille, membres du foyer dans chaque famille. Il y avait l’assermentation officielle de M. Summers par le maître des postes en tant qu’animateur de la loterie ; il y avait déjà eu, se souvenaient certains, une sorte de récital, effectué par l’animateur de la loterie, un chant routinier et atone qui était répété dûment chaque année; certains croyaient que l’animateur de la loterie, autrefois, était seulement présent lors de ce récital, d’autres disaient qu’il était supposé se promener dans la foule, mais cela faisait de nombreuses années que cette partie du rituel était tombée en désuétude. Il y avait aussi, dans ce temps-là, une salutation officielle que l’animateur de la loterie était obligé d’utiliser pour s’adresser à chaque personne qui venait piger dans la boîte, mais cela avait aussi changé avec les années, maintenant l’animateur avait seulement l’obligation de s’adresser à chaque personne qui s’approchait. M. Summers était habitué à tout cela; avec sa chemise blanche et son jean bleu, une main négligemment posée sur la boîte noire, il avait l’air à son affaire pendant qu’il parlait longuement à M. Graves et aux Martin.
Alors qu’il cessa de parler et se tourna vers les villageois assemblés, Mme Hutchinson arriva en trombe sur le chemin menant au square, un chandail noué aux épaules, et prit place en arrière de la foule. «Complètement oublié quel jour nous étions» dit-elle à Mme Delacroix qui était à côté d’elle, et toutes deux rirent doucement. «Je pensais que mon homme était en train de corder du bois derrière» continua Mme Hutchinson, «mais quand j’ai regardé par la fenêtre les enfants n’étaient plus là, et je me souvenu qu’on était le 27 et je suis venu en courant.» Elle essuya ses mains sur son tablier, et Mme Delacroix dit : «Tu arrives quand même à temps, ils sont encore en train de parler, là-haut.»
Mme Hutchinson étira le cou pour voir à travers la foule et aperçut son mari et ses enfants qui se tenaient en avant. Elle toucha le bras de Mme Delacroix en guise d’au revoir et commença à creuser son chemin à travers la foule. Les gens se tassaient de bon cœur pour la laisser passer; deux ou trois laissèrent tomber, d’une voix tout juste assez forte pour se faire entendre, «voilà enfin ta femme, Hutchinson», ou encore «elle est arrivée, Bill». Mme Hutchinson rejoignit son mari, et M. Summers, qui l’attendait, dit d’une voix joyeuse : «on croyait bien qu’il allait falloir commencer sans toi, Tessie». Mme Hutchinson répondit, en souriant : «il aurait quand même pas fallu que je laisse de la vaisselle sale dans l’évier, hein, Joe?» et un rire léger parcourut la foule pendant que tout le monde reprenait sa place après l’arrivée de Mme Hutchinson.
«Bon, maintenant» dit M. Summers d’un ton sérieux, «on devrait s’y mettre, en finir avec tout ça pour retourner au travail. Quelqu’un manque à l’appel?»
«Dunbar» dirent quelques uns. «Dunbar, Dunbar.»
M. Summers consulta sa liste. «Clyde Dunbar» dit-il. «C’est vrai, il s’est cassé la jambe. Qui pige pour lui?»
«Moi, j’imagine» dit une femme, et M. Summers se retourna vers elle. «La femme pige pour son mari» dit M. Summers. «Tu n’as pas un fils plus vieux pour le faire à ta place, Janey?» Même si M. Summers et tout le monde au village savaient pertinemment la réponse à cette question, c’était le travail de l’animateur de la loterie de poser officiellement de telles questions. M. Summers attendit avec un air poli la réponse de Mme Dunbar.
«Horace n’a pas encore seize ans» dit-elle avec dépit. «J’imagine que c’est à moi de piger pour mon homme cette année.»
«D’accord» dit M. Summers. Il prit note sur la liste qu’il tenait dans sa main. Alors il demanda : «Le petit Watson va piger cette année?»
Un grand garçon dans la foule leva sa main. «Par ici, dit-il. Je pige pour maman et moi.» Il cligna nerveusement des yeux et baissa la tête pendant que plusieurs voix dans la foule disaient des choses comme «bon garçon, Jack» et «ta mère a enfin un homme pour piger à sa place.»
«Bon, dit M. Summers, je pense que c’est tout. Le vieux Warner est là?»
«Présent» dit une voix, et M. Summers hocha la tête.
Un silence soudain se fit sur la foule alors que M. Summers s’éclaircit la voix et regarda la liste.
Les gens étaient tellement habitués de faire cela qu’ils écoutaient à moitié les consignes; la plupart étaient muets, se mouillant les lèvres, ne regardant nulle part. Alors M. Summers leva sa main et dit «Adams.» Un homme se détacha de la foule et s’avança. «Salut Steve» dit M. Summers, et M. Adams répondit «salut, Joe» en souriant nerveusement, sans rire. M. Adams plongea la main dans la boîte et en sortit un papier plié. Il le tint fermement du bout des doigts en retournant rapidement à sa place dans la foule, où il était un peu à l’écart de sa famille, le regard fuyant sa main.
«Allen, dit M. Summers. Anderson… Bentham.»
«On dirait que le temps passe de plus en plus vite entre les loteries» dit Mme Delacroix à Mme Graves dans la rangée arrière. «On dirait que la dernière était la semaine passée.»
«Le temps passe vite, en effet» dit Mme Graves.
«Clark… Delacroix.»
«Nous sommes les prochains», dit Mme Graves. Elle observa M. Graves qui contourna la boîte, salua gravement M. Summers, et choisit un papier dans la boîte. À présent, partout dans la foule il y avait des hommes qui tenaient les petits papiers pliés dans leurs grosses mains, les tournant et les retournant nerveusement. Mme Dunbar et ses deux fils se tenaient ensemble, la mère gardant le papier dans sa main.
«Il y a des endroits où ils ont déjà abandonné la loterie» dit Mme Adams.
Après, il y eut une longue pause, un silence de mort, jusqu’à ce que M. Summers, tenant son papier plié dans les airs, dise : «Ok, tout le monde.» Pendant une minute, personne ne fit un geste, et enfin tous les papiers s’ouvrirent en même temps. Soudain, toutes les femmes se mirent à parler en même temps, en disant : «c’est qui?», «qui l’a eu?», «est-ce que c’est les Dunbar?», «est-ce que c’est les Watson?» Et les voix commencèrent à dire : «c’est Hutchinson, c’est Bill», «c’est Bill Hutchinson qui l’a eu.»
«Au tour de Nancy» dit M. Summers. Nancy avait douze ans, et ses copines d’école respirèrent bruyamment pendant qu’elle s’avançait en faisant valser sa jupe, et prit délicatement un papier dans la boîte. «Bill Jr» dit M. Summers, et Billy, son visage rougeaud et ses pieds trop grands, faillit renverser la boîte en pigeant son papier. «Tessie» dit M. Summers. Elle hésita un moment, regarda autour d’elle avec un air de défi, puis se décida et avança vers la boîte. Elle prit un papier et garda ses mains derrière elle.
«Tessie» dit M. Summers. Il y eut une pause et alors M. Summers regarda en direction de Bill Hutchinson, et Bill déplia son papier et le montra. Il était vierge.
Traduction libre
jeudi 27 décembre 2018
Y'a pas si longtemps la joie déboulait à Noël
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| Giacomo Farelli, Sant'Antonio da Padova con Gesù Bambino (XVIIe siècle) |
Je pense que les fêtes de Noël ont changé dans la fenêtre de ma petite vie. Y’a pas vingt ans, avant la dernière guerre, on dirait que Noël était encore fêté dans la joie et l’innocence naïves, tandis que maintenant on entend les gens dire : «Noël revient à chaque année, comme l’impôt». Noël était fêté partout dans ma paroisse catholique canadienne-française dans les années 1930, comme aujourd’hui au Mexique. Au début j’étais trop jeune pour aller à la messe de minuit, mais c’était la grosse affaire qu’on avait hâte d’être assez vieux pour voir. En attendant on restait dans nos lits en faisant semblant de dormir jusqu’à ce que nos parents partent à la messe de minuit et là on descendait pour aller voir les cadeaux, les palper pis les remettre à leur place, et revenir à la hâte dans le noir dans des rires étouffés et joyeux de pyjamas, quand on les entendait revenir, d’habitude avec une grosse gagne d’amis pour le réveillon.
Quand on était assez vieux c’était excitant d’avoir le droit de veiller pour le réveillon dans nos beaux habits, nos robes, nos claques, nos passe-montagnes et marcher avec les adultes dans la neige dure au son des cloches de l’église. Des rires qui descendaient le long des rues, le pouls des étoiles brillantes dans le ciel d’hiver de la Nouvelle-Angleterre qui pesait sur les toits dont les glaçons tremblaient à notre passage. Près de l’église on entendait les premières notes de Bach chantées par la chorale des enfants mêlée à celle des adultes menée par un ténor dont tout le monde riait ou presque. Par la porte grande ouverte de l’église la lumière dorée versait ses rayons et à l’intérieur les jeunes filles attendaient en file pour les chanter leurs couplets d’Handel au son des trompettes.
Mon objet préféré dans l’église était la statue du saint qui tenait le petit Jésus dans ses bras. C’était saint Antoine de Padoue mais j’ai toujours pensé que c’était saint Joseph et senti que c’était normal que je le prenne dans mes bras. Mes yeux erraient toujours sur sa statue, lui qui, sous son discret visage de plâtre, tenait l’enfant insubstantiel avec la face trop petite et le corps d’une poupée, les joues pincées sous les boucles peintes, flottant dans le mitan de l’air léger contre son infini mystère de poitrine, le Fils, regardant en bas dans les chandelles l’agonie, au pied du monde, où nous nous agenouillons dans les sombres vestiaires de l’hiver, tous les anges et les calendriers et les autels foudroyants derrière lui, ses yeux fermés sur un mystère dont lui-même n’avait pas connaissance, mais il suivait quand même la croyance que le pauvre saint joseph était l’argile dans la main de dieu (comme je pensais), un vrai saint pénitent et humble - sans rien des frénésies vaines des martyrs, un saint sans gloire, coulpe, accomplissement ou charme franciscain - une tombe sans pierre et un fantôme effacé dans les arcanes de la Chrétienté - lui qui connaissait les étoiles du désert et crachait avec les sages en arrière de la grange - pourvoyeur des affamés, vieux saint vagabond dans le foin et les traversées à chameau - mon Ami secret. Maintenant à la messe de minuit j’étais fier de sa nouvelle place d’honneur en avant de l’église, se tenant devant la famille dans la crèche où tous les yeux se tournaient.
Après la messe la maison était ouverte. Les gagnes revenaient chez nous en troupeaux ou vers d’autres maisons. Les bénévoles d’un organisme de Noël d’origine médiévale et conservé par les Français du Québec et de la Nouvelle Angleterre, la Guignolée, maintenant commanditée par la Société Saint-Vincent-de-Paul, passaient durant ces fêtes ouvertes à tous pour amasser de vieux vêtements et de la nourriture pour les pauvres et ne refusaient jamais un verre de vin doux avec une crossignolle (tresse de pâte frite) et participaient même aux chants dans la cuisine. Ils chantaient toujours leur même cantique avant de partir. Les arbres de Noël étaient toujours immenses dans ce temps-là, les cadeaux étaient empilés et déballés à un moment précis. Quelle joie de voir les belles chemises blanches de la parenté, leurs faces rougeaudes, les rires, la bonhommie ambiante. Pendant ce temps les femmes affairées étaient dans la cuisine avec un tablier par-dessus leur plus belle robe, sortant les tourtières (pâtés à la viande) de la glacière. Des jours entiers de préparation étaient nécessaires pour faire de ces pâtés somptueux un délice : ils étaient d’ailleurs meilleurs froids que chauds. Ma mère faisait aussi un immense ragout de boulettes (ragoûts de boulettes de porc avec carottes et patates) qu’elle servait brûlant à l’assemblée de 12 à 15 parents et amis réunis : son percolateur à café en aluminium pouvait faire 15 grosses tasses. De la glacière aussi on sortait des bols de cretons (terme canadien-français pour les pâtés de campagne) fraîchement préparés, tout juste refroidis, à étendre sur le bon pain croûté qu’on faisait cuire un peu partout en ville dans les boulangeries françaises.
Dans la cohue des cadeaux et du carnage du déballage c’était toujours un délice pour moi de sortir sur la galerie ou même aller plus loin dans la rue à une heure du matin pour écouter le bourdonnement silencieux des étoiles, diamants du ciel, regarder les volets rouges et verts des maisons, m’attarder sur les arbres qui semblaient figés en pleine dévotion, et revoir dans ma tête les événements d’une autre année qui s’achevait. Devant moi, la vision du saint Joseph de mon imagination qui attrape le tout petit enfant. Peut-être que trop de batailles ont été livrées depuis dans les veilles de Noël - ou je me trompe et les petits enfants de 1957 comprennent le secret de Noël dans leur petit cœur pieux.
Jack Kerouac
Texte publié dans le New York World Telegram and Sun du 5 décembre 1957
Traduction libre
mercredi 22 mars 2017
Mimi Parent - Les anges noirs et leurs méfaits (2003)
Lors de ma première rencontre avec l'artiste surréaliste Jean Benoît à l'automne 2005, alors qu'il venait de perdre la femme de sa vie, il m'avait montré une revue intitulée FIN dans laquelle les ultimes dessins de celle qui fut sa compagne durant plus d'un demi-siècle, Mimi Parent, étaient reproduits. J'ai donc feuilleté durant un instant seulement cette série de dessins à l'encre d'une noirceur absolue, assez pour que j'en sois transpercé à tout jamais.
jeudi 22 octobre 2015
Souffler dans les bois par un soir enneigé
mercredi 25 mars 2015
Lettre anonyme
- Le philosophe masqué
Cher.es ancien.nes ami.es,
autant votre réponse à mon article d'un pessimisme détestable m'a réjoui, autant elle m'a déçu. Réjoui par la force que l'on sent dans vos paroles, par cet appel à s'organiser et à investir l'espace de vos cris et de vos corps, par cette absence totale d'arrivisme, d'attentisme : par ce vent du large qui éclabousse ma fenêtre, car la marée monte.
Déçu par l'ad hominem. Ce procès d'intention que vous me faites est indigne de vous. Là où je déplore un manque de stratégie, vous voyez une posture intellectuelle réactionnaire. Et si, oui, je trouve plutôt alarmant le fait que des révolutionnaires se nourrissent du lait d'un penseur qui a servi de caution philosophique au nazisme, et que je trouve fantaisiste cette figure du loup que vous voulez incarner contre le contrôle biopolitique des masses, jamais je n'ai remis en doute ces formes de vie que vous voulez faire naître à travers l'expérience de la grève.
Déçu aussi par l'amalgame dont vous m'accusez. En niant la continuité entre le mouvement de 2012 et celui de 2015, vous jouez le jeu que l'on veut vous faire jouer. Avez-vous donc les moyens de vous aliéner tout l'appui que nous avons reçu en 2012? Même si cette lutte avait un but précis, celui d'empêcher la hausse des frais de scolarité, il me semble que cette expérience de la rue a permis de voir plus loin, plus large, même si tout cela s'est terminé sur une note amère. Le film Nous sommes à vomir, de Pierre-Luc Junet, est à cet égard une formidable mise en garde.
Peut-être que l'hiver long et noir que nous venons de traverser a contribué à nourrir mon pessimisme. L'impression, aussi, que vous ne recevrez pas l'appui tant espéré des syndicats de la fonction publique. Que vous serez isolés dans votre lutte, et que la répression sera exponentiellement brutale. Elle est déjà commencée, d'ailleurs. Hier, dans la 125, j'ai entendu quelqu'un parler de mettre des poignées à des planches de plywood. Cela m'a enchanté, vous n'avez pas idée. En ce moment, nous avons besoin de stratégie, et la stratégie a besoin d'une infinité de tactiques pour se déployer.
«Sors de ta tanière, vieux loup.» Oui, d'accord. Mais acceptez que ce qui tient mon coeur à flot, c'est encore de changer la vie. Vous pouvez toujours dire que Rimbaud, c'est dépassé; pour moi, c'est encore à venir.
Fort capital intellectuel, titre de poète révolté? Vraiment? Vous croyez vraiment que j'ai écrit «Jeanne au coeur de Mai» pour me doter du titre de poète révolté, pour impressionner mon éditeur? Je n'ai jamais cherché de légitimité en littérature, et je ne crois pas en avoir beaucoup. C'est d'ailleurs ce constat, parmi d'autres, qui m'a fait abandonner les tribunes dont je disposais pour parler de poésie. Là, point de déception : vous me faites réellement de la peine. Si c'était ça le but, il est atteint. Jamais plus je ne me risquerai à essayer de traduire en mots l'expérience de la rue, ce poème m'a trop coûté. Vous n'avez donc pas à craindre un nouveau «quelconque au coeur de mai», c'est littéralement impossible.
Là où le Comité invisible utilise la phénoménologie pour nous donner des raisons de lutter, là où ces intellectuels décryptent les insurrections mondiales pour injecter du sens à nos actions passées et à venir, là où ils établissent fermement qu'il en va de cette lutte comme il en va de notre idée du bonheur, je veux seulement rappeler que notre rapport au réel doit aussi passer par de véritables stratégies de combat, et que le devenir révolutionnaire ne peut se passer des outils matériels de sa résistance. Bien que la conclusion d'«À nos amis» en appelle à une coalition de chaque dimension de la puissance révolutionnaire - esprit, force et richesse - je crois que nous avons trop nourri l'esprit, que nous manquons de force et de richesse. Eux-mêmes reconnaissent que la perte de contact entre ces trois dimensions est à chaque fois catastrophique. En ce moment, je crois que le travail d'Hors-d'0euvre est salutaire, puisqu'ils sont en train de déployer sur le terrain des idées qui pourraient servir à généraliser le mouvement. Ce n'est pas avec la phénoménologie et la biopolitique qu'on va convaincre les infirmières de se joindre à nous dans la rue. Nous avons besoin d'elles : «La condition de possibilité de ce renversement repose sur une prise de conscience féministe.»
J'espère seulement que vous ne vous sentirez pas sali.es par ma présence dans la rue ce printemps, du fait que j'ai pu exprimer un pessimisme que j'estime tout à fait justifiable. Comme l'écrit si bien le Comité invisible, «en matière d'organisation, il n'y a donc pas à choisir entre la paix fraternelle et la guerre fratricide.»
À vous.
À nos ancien.nes ami.es
Qui n'a de fin pour rien au monde
Où un seul jour ne suffira jamais »
Jeanne au cœur de mai, Maxime Catellier
« Nous autres révolutionnaires » : ainsi s'entame le faible cri d'un bien-assis qui s'isole de ses contemporain.es par la fabrication mécanique d'une critique aussi vide que fumeuse. Si le chantre s'en prend aux références intellectuelles de mouvements qui s'inscrivent dans une tradition intellectuelle, oui, révolutionnaire, il oblitère complètement que c'est des bases que provient le désir de s'émanciper de la dépendance au capitalisme, au pétrole ravageur et aux régimes oligarchiques.
Précisons, par ailleurs, dans un souci de rigueur intellectuelle dont il s'est manifestement délesté le temps de l’écriture de cet article, que la citation par laquelle il le commence ne constitue pas l’incipit d’À nos amis, mais bien le début de la première phrase du second chapitre, qui, dans son entièreté, se lit ainsi : « Nous autres révolutionnaires sommes les grands cocus de l'histoire moderne. » Nous croyons fermement en cet énoncé. Maxime Catellier publie, en grand vire-capot, un texte qui ne nous en fournit que quelques démonstrations supplémentaires. Cocufié.es. Cocufié.es par les Léo Bureau-Blouin, les Gabriel Nadeau-Dubois, les Martine Desjardins. Cocufié.es par certain.es poètes, par les réformistes, les « réalistes » : les du-bon-bord-de-la-clôture. Nous sommes cocu.es, mais nous ne sommes pas moins les petites parties d'un tout qui s'affirme de plus en plus et qui a besoin de support, de camaraderie, de solidarité. Catellier semble nier l'existence de ce tout et, par quelque aveuglement, refuser de reconnaître les multiples foyers de contestation qui s'allument un peu partout. Nous sommes enragé.es et nous nous organisons.
Nous croyons d'autant plus que sa critique d'À nos amis est irréfléchie, du fait qu'en toute mauvaise foi, il amalgame douteusement le comité invisible, le mouvement qui se met présentement en branle au Québec et la grève de 2012. Que prétend-il connaître des fins possibles, des origines et des formes mouvantes de la révolte actuelle ? Manifestement, il écrit sans avoir fait l'effort d'une recherche et d'une réflexion menant à une compréhension profonde et nuancée. Nous ne croyons pas à son esprit de révolte quand il réfère par coeur à ces lieux communs désuets que sont le « changer la vie » et le « transformer le monde ». Nous n'en sommes plus là. Sors de ta tanière, vieux loup.
Quand l'auteur de cette mauvaise critique de livre nous dit que ces « révolutionnaires » sont isolé.es, on ne peut que rire devant autant de projection. S'il voit l'isolement partout, c'est sans doute qu'à travers sa fenêtre, il n'aperçoit que le mince reflet de sa propre solitude. En prétendant critiquer l'intellectualisme, il se dote lui-même d'un fort capital intellectuel en accumulant les adjectifs formés de noms d'auteurs. Nous déplorons ce doux jeu de va-et-vient entre la posture intellectuelle et celle, toute victimisante, de qui n'en a rien à faire de philosophie, de sociologie et de lutte des classes. Le comité invisible aura à tout le moins le mérite de s'affirmer intellectuel en toute modestie, sans nier qu'il est lui-même détenteur d'un fort capital culturel. Maintenant, nous ne cherchons plus le loup insulaire, nous l'entendons nous jauger du haut de sa fenêtre ''post-foucaldienne''.
Sans prétendre parler pour tous ceux et celles qui s'impliquent dans le printemps nouveau – qui ne se limite pas à une saison, à une journée, comme Catellier l'avait un jour si bien écrit – nous aimerions parler de ce que nous vivons et pressentons sur toutes les belles choses à venir dans la rue. Nous sommes en grève, encore. Cette fois-ci, nous ne parlons pas de factures. Nous ne parlons pas de moins pire, de compromis, du presque, du tiède, d'entente à mi-chemin. Nous parlons d'une lutte qui se mène déjà partout sur le territoire. Nous parlons de richesse collective capable de rompre les pipelines, les chemins de fer, la peur qui nous isole. De rompre la normalité qui nous étouffe, nous force à croire à la honte d'agir autrement, à la majorité silencieuse, à la binarité, au paradis de la retraite, à la récompense de l'abnégation. Nous parlons de mouvements sans porte-parole. Nous parlons de villes sans voitures. De pouvoirs solidaires. De décroissance, de partage, d'osmose infinie. Nous parlons à partir de là où nous sommes : de la rue-rivière de chars, des bibliothèques, des apparts mal chauffés, des sols infertiles et contaminés qui ne nourrissent plus personne. Ce que l'on demande cette fois-ci, est de n'être ni représenté.es ni vendu.es. Mais ce ne sont pas seulement les revendications actuelles que Catellier ne saisit pas. C'est la portée de ce nouveau mouvement. Nous en revenons à son amalgame douteux entre la récupération politique de 2012 et le mouvement actuel. Ce qui se passe dans les universités, en ce moment, n'a rien à voir avec ces quelques opportunistes qui sont aujourd'hui à la solde de partis, d'investisseurs, d'éditeurs, de médias. La force de l'organisation de cette grève réside dans son caractère horizontal et qui ne porte comme seule volonté que celle qui provient des bases. Il nous semble aussi dérisoire que quelqu'un s'oppose à l'opportunisme politique de certains « leaders » étudiants, quand celui-même qui fait cette critique incarne le même opportunisme crasse qui, à défaut de le faire élire comme député, lui donne le titre de poète révolté.
Regarde-nous ce printemps : tu nous verras du haut de ta fenêtre. Nous passerons et tu seras peut-être même tenté d'écrire sur nous, de refaire un « quiconque au cœur de mai » pour montrer à tes éditeurs que tu connais l'odeur du poivre de cayenne, que tu as craché du sang, alors que tu n'auras récolté que les débris de nos âmes sur le portique de la récupération. De quel peuple parles-tu et en quel droit parles-tu en son nom ? En d'autres mots : pour qui tu t'prends crisse ?
Lettre reçue de manière anonyme que l'on peut attribuer sans crainte au Collectif de débrayage.
jeudi 19 mars 2015
À nos ennemis
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| Kasimir MALEVITCH, Carré rouge (1913) |
«Nous autres révolutionnaires...»
Ainsi débute la litanie post-heideggerienne du Comité Invisible intitulée À nos amis, litanie censée en appeler à une concertation des forces insurrectionnelles mondiales qui se sont révélées depuis le mouvement Occupy Wall Street. Ou depuis le Manifeste du Parti communiste, ce n'est pas clair. Ironiquement, cet incipit ne pouvait mieux résumer l'isolement presque complet dans lequel se trouvent les signataires anonymes de ce manifeste. Mais ils ont de l'imagination, ça oui! Cette imagination s'étend au monde entier, sur le point d'exploser. Il suffirait de presque rien... pour que, de Tarnac à New York, les rues s'enflamment et les gouvernements tombent.
Tout cela est presque aussi ridicule que la grève qui se prépare en ce moment au Québec. Il n'y a qu'à aller lire les fantaisies foucaldiennes du Collectif de débrayage pour vite se rendre compte que ce qu'ils appellent un loup est loin d'être un homme, et que ce serait plus juste d'appeler ça un intellectuel avec une paire de chaussures. Et un traitement anti-égratignures pour ses lunettes. Devant le citoyen lambda qui considère le fait de mettre du gaz dans son char comme un acte politique, ce loup risque fort de rester enfermé sur son île et de voir les stigmates déjà tatoués dans sa face creuser le peu qu'il lui reste d'existence. Bientôt, il ne se définira plus que par les clichés de ses pires ennemis.
Oui, il est bien triste de constater l'état des choses, des lieux et des êtres. Je voudrais bien croire qu'il est possible de transformer le monde et de changer la vie. Force m'est d'admettre que l'affrontement qui se prépare juste ici, sous ma fenêtre, sera pure perte au profit de ceux que nous combattons, de nos ennemis. Il ne faut surtout pas surestimer notre force, c'est un manque crucial de stratégie. Déjà, les ténors de 2012 jouent aux starlettes dans les antichambres du pouvoir, quand ils ne sont pas littéralement responsables du service de garde de l'opposition. Et on voudrait nous faire descendre dans la rue pour offrir nos dents en pâture à des loups en cravates qui ne se souviennent même plus de la dernière fois qu'ils ont pissé sans collier? Allons donc. Pendant que nous cracherons du sang sur les trottoirs du Quartier latin, ils se magasineront un nouveau contrat en signant de leurs dents blanches sur un papier à en-tête gouvernementale. Ils prépareront un nouveau livre, un nouveau film sur cette révolution permanente qui justifie leur théorie jovialiste pendant que les mêmes dents noires pourriront au fond d'appartements mal chauffés, criblés de dettes et cernés de fatigue. À nos amis! À qui donc parlez-vous, vous autres révolutionnaires?
C'est presque aussi navrant qu'un journal lu à haute voix, vos prétentions révolutionnaires prophétiques. On dirait des millénaristes en transe, incapables de se rendre compte que la peste ravage le peuple tout entier, et que ce n'est pas en lui faisant des serments en latin que vous allez le guérir.
Sur ce, bonne chance.























