dimanche 7 décembre 2014

L'odeur des crêpes

Williamsburg, mars 2012
Les sorties de sécheuses crachent l'air chaud dans
L'air froid de l'hiver c'est dimanche en pieds de bas
La crêpe brûle dans le beurre du jour lent
Dehors le chat surgit dans la fenêtre en bas

Si le café monte et que les pieds sont comptés
Entre amertume qui neige et la bouche sèche
Mon nez pique à l'odeur du pertuis des années
Ma main cherche l'erreur dans la cire des mèches

J'ai allumé un feu à la fenêtre veuf
De Barbara s'en souvient-elle Barbara
Maryse s'appelait Maryse ce jour-là

Six décembre mille neuf cent quatre-vingt neuf
Je ne veux plus jamais frapper sur mes tambours
Je ne veux plus jamais tirer sur mes amours

6-7 décembre 2014

vendredi 25 juillet 2014

À Saint-Henri

Rue Sainte-Émilie (Juillet 2010)


C'est un quartier curieux
Et dans les vieux fonds de cour
Y'a un enfant heureux
Qu'en sortira un jour

Mais au bout de la rue
À cause du chômage
Y'a un homme qui a bu
En cherchant de l'ouvrage

On s'en fait pas pour ça
Et je dis chapeau bas
Car malgré tout on rit
À Saint-Henri

Une dizaine par famille
Plus vite que plus tard
Les plus vieilles à l’aiguille
Reprisent les gueulards

On pousse à qui mieux-mieux
Imitant le plus vieux
Et aussitôt qu’on peut
On s’efface des lieux

Un peu d’éducation
Mais manquant d’affection
On d’vient des endurcis
À Saint-Henri

Avec le CPR
Qui gueule son cafard
En arrière du quartier
Crachant de la fumée

On se croit en enfer
Et les grincements de fer
De l'époque moderne
Nous r'foulent dans les tavernes

On oublie sa misère
Devant un verre de bière
Qu'on achète à crédit
À Saint-Henri

On s'marie à vingt ans
Aussitôt des enfants
Mais comme c'est trop vite
La misère et sa suite

S'installe dans un salon
Ou grand comme selon
Ce que l'union pourra
Obtenir par contrat

Si les prix montent encore
Pour m'ner barque à bon port
Elle travaillera aussi
À Saint-Henri

Paroles et musique : Raymond Lévesque

mercredi 23 juillet 2014

Le motté à moteur


L'origine du mot «motté», que le folklore attribue volontiers au Bas du fleuve, mais qui se retrouve dans la bouche de nombre d'habitants de bleds perdus du Québec, est incertaine. Sa signification même fait l'objet d'houleux débats, allant de la connotation péjorative à la sympathique, et jamais personne ne semble en mesure de donner la pleine mesure du mot. Le Trésor de la langue française nous apprend que le verbe «se motter» est attesté dès 1555 chez le poète Pierre de Ronsard, pour parler du gibier qui, durant la chasse, se cache derrière une motte de terre. Au Québec, le même verbe prend une tout autre signification dès le début du XXe siècle, celui de se garrocher des mottes de neige. On s'entend pour dire que le motté, en ce début de XXIe siècle, est un individu ayant des comportements douteux. Est motté celui qui finit la soirée dans un talus, qui vomit sur la track de chemin de fer, ou encore qui couche avec son ex après avoir dit à tout le monde qu'il ne ferait jamais ça. Bref, ce n'est pas un compliment.

Jadis, mon frère avait échafaudé la théorie, un soir où il était à l'un des tout premiers Woodstock en Beauce et qu'il avait failli planter sa tente dans le talus où tout le monde allait pisser, que le mot «motté» viendrait peut-être de «moteur». Après avoir observé nombre de ces «mottés à moteur» qui faisaient des beignes dans la bouette avec leur pick-up en calant de la bière en cannette, il en était venu à cette perspicace conclusion. Dieu seul sait le fin mot de l'histoire, mais le proverbial Diable s'en doute.

Cette longue introduction pour en venir à une idée toute simple : la rue est un lieu public. Cela m'a frappé ces derniers jours en raison de deux anecdotes très semblables. La première se passe sur la rue Saint-Grégoire, à Montréal. Je souligne que cela se passe à Montréal, pour vous donner une idée de la situation ailleurs, où le nombre de moteurs versus le nombre de cyclistes est extrêmement disproportionné. Je roule en direction ouest afin de traverser vers le Mile-End en prenant le raccourci derrière les immeubles de l'avenue de Gaspé, en passant près du couvent des Carmélites. Les cyclistes montréalais connaissent ce passage, car il permet de passer du Plateau-Mont-Royal au Mile-End sans se faire chier sur les grandes artères. Un «motté à moteur» s'approche de moi en roulant et me rappelle agressivement qu'il y a une piste cyclable sur Saint-Grégoire, et que je n'y suis point. Je lui dis que je n'emprunte pas le trajet de la piste, qui monte sur Saint-Christophe. Il me rejoint une seconde fois après avoir traversé Saint-Christophe et me prédit une mort imminente. Je ne bronche pas et je continue. C'est tout juste s'il n'a pas essayé de participer à mon funeste destin lui-même.

Le lendemain, je roule sur Rachel en direction est. Je suis sur la piste cyclable, mais je dois la quitter après D'Iberville pour pouvoir me diriger en direction sud vers la rue de Rouen. Un autre «motté à moteur» m'invective, parce que je ne roule pas sur la piste cyclable. Là, hostie de tabarnac, ça va faire! La rue n'appartient pas aux automobiles. Nous partageons cet espace de transition, et ce n'est pas parce qu'il y a plus de chars dans les rues que ce sont les rois du monde. Non mais. La prochaine fois que je me fais dire ça, je vais cracher sur vos chars de marde. C'est tu clair?

Merci de votre attention.

mardi 6 mai 2014

La démission critique

Toyen, Relâche (1943)
J'ai remis hier soir mon dernier papier pour Liberté, dans lequel j'annonce ma démission de la critique littéraire, chose à laquelle je ne me suis jamais vraiment senti à ma place, considérant que mon travail dans ce domaine tenait plutôt de l'éloge et du blâme. Avant que ce papier soit publié, je tiens à mettre au clair mes motivations et à prendre une dernière fois la parole pour éviter que l'on suppute sur les raisons qui m'ont mené à abandonner les tribunes que l'on m'a offertes depuis quelques années.

Le fait de se prononcer sur la qualité de la production de mes contemporains a souvent suffi à des gens que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam à se faire une idée de moi, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Et cela m'a toujours profondément agacé. Je considère que la seule manière de connaître quelqu'un est la rencontre, qu'elle soit due au hasard ou à la nécessité. Je tiens comme à ma vie à ce principe, et je ne veux pas en démériter. Si je me suis montré parfois cruel envers certaines personnes, c'était toujours dans le souci de ne pas me mentir à moi-même, de ne pas dire une chose et penser le contraire. Et je m'aperçois que je me mentirais à moi-même si je continuais de tenir ces chroniques tout en sachant qu'elle participe au cirque mesquin d'un milieu qui, tout en condamnant le blâme, jalouse l'éloge et s'en venge au premier levier de pouvoir venu.

On aura compris que je ne veux en aucun cas être l'instrument d'une chanson qui me casse les oreilles. Je tiens trop à ma liberté, justement. Que d'autres s'emparent de ces tribunes de plus en plus rares pour faire de la critique, je ne veux plus dépenser d'énergie pour quelque chose qui contribue à faire parler de moi sans jamais qu'on me parle vraiment. Ainsi, après ma démission presque totale des lectures publiques pour des raisons similaires il y a quelques années, je vous prie de bien vouloir me laisser disparaître.

On t'a traité de chien et tu t'es indigné,
Mais le chien qui aboie vaut plus cher que toi.

- Abû l-Alâ al-Ma'arrî (973-1057)

mardi 8 avril 2014

N'entrez pas si vite dans cette bonne nuit

Vincent VAN GOGH, La nuit étoilée (1889)
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler de rage à la fin du jour;
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

Et si les vieux finissent par aimer le noir,
Et que leurs mots n’attirent plus les éclairs, ils
N’entrent pas si vite dans cette bonne nuit.

Les hommes de cœur, par un dernier salut plein de larmes
En souvenir des actes fragiles évanouis dans l’eau,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Sauvages qui chassez le soleil en vol dans vos chansons,
Et prenez conscience en retard du deuil en allé,
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.

Les fossoyeurs presque morts dont la vue aveuglante
Pourrait faire briller comme des météores leurs yeux aveugles, c'est triste,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Et vous, mon père, qui vous tenez ce soir sur cette triste colline
Maudissez, bénissez-moi de vos larmes féroces, je vous en prie.
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

- Dylan THOMAS

vendredi 31 janvier 2014

Chanson pour l'Isle-Verte


Dans la batture gelée après le pont des amours
À force d'r'garder même le vent devient lourd
L'Émotion c't'un vieux bar de danseuses qui est fermé
Le stage tient encore debout pis toutes les vitres sont cassées

À l'Isle-Verte c'est mon coeur qui d'vient bête tout d'un coup
C'est le début du fleuve, dans ma tête y'a des loups
Qui se promènent sur la glace pour traverser sur l'île
Pis quand le printemps revient, même les oies font la file

À L'Isle-Verte je me rappelle de la beauté du phare
La lumière sur les vagues quand la nuit prend le large
Et la pluie a cessé en même temps que le jour
Le soleil est parti comme un Basque en amour

À l'Isle-Verte dans la nuit du 23 janvier
Tous les vieux du village sont partis en fumée
Je voudrais ben dire quelque chose pour apaiser le drame
Mais les mots qui me manquent font un crisse de vacarme

25 janvier 2014

samedi 4 janvier 2014

À l'origine de l'accident

René MAGRITTE, La condition humaine (1933)

Dans un texte paru dans Le Devoir le 3 janvier 2014, les membres du Regroupement citoyen le Moulin à paroles pose une question qui se nie elle-même : Sommes-nous un peuple? Une lecture attentive de la définition même du mot peuple leur aurait fourni une réponse rapide : le peuple n'a pas à douter de son existence, et surtout pas au nom d'une idéologie nationale en manque de visibilité, qui s'appuie sur une faute originelle héritée de la mentalité catholique qui renie l'invention de la liberté pour la transformer en une libération de l'Autre. Car si la liberté n'a plus droit de cité, comme les auteurs de ce texte l'affirment, c'est moins en raison d'une tragédie historique que de cette théologie de la chute qui nous projette encore et toujours vers un passé raté dont on accuse l'Autre d'avoir profité.

Rien n'est plus nocif à la liberté que le retour à l'essence qui caractérise ce genre de discours apitoyés sur le sort prédestiné d'un peuple qui aurait à se libérer d'un ennemi ancestral pour pouvoir être libre lui-même. C'est aux chaînes de mon peuple lui-même que je dois mon aliénation permanente, et non à un Autre. Ces chaînes ont été posées sur mes yeux, en travers de mes mains, autour de mes pieds, par son incapacité à formuler, à inventer cette liberté dans ses actes même ; dans ses paroles brouillées par la pollution des idéologies, des raccourcis sémantiques dont tant de pseudo-penseurs se servent pour abuser la foule de leurs obsessions.

Vous dites que la pensée républicaine s'est éteinte pour un siècle après la rébellion des Patriotes de 1837? Le révisionnisme historique ne vous étouffe donc pas! À elles seules, les figures de Joseph Guibord, d'Arthur Buies et de Jules Fournier suffisent à vous donner tort. Au-delà de cette amnésie, ce que je subodore dans cette manière de présenter la réalité, c'est d'insuffler à ceux qui vous lisent une révolte alimentée par le ressentiment et le reniement du passé. De passer outre aux Lumières du Canada français qui, si elles ne sont en rien comparables à celles de l'Europe du XVIIIe siècle, arrivaient quelquefois à allumer une lanterne au cœur de cette obscurité. Vous connaissez la chanson. Si on est dans son lit sans lumière, la meilleure manière d'y voir plus clair est de demander l'aide d'un ami. Ici, on a tendance à accuser la nuit de sa noirceur, l'Autre de sa différence. On se découvre des plaies et on accuse l'Autre d'avoir inventé la douleur.

Le dieu Janus, chez les Romains, présidait à tous les passages, à tous les commencements. Un de ses visages était tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir. Il est parvenu jusqu'à nous sous l'appellation de Janvier dans le calendrier julien. On doit son origine au Chaos initial de la mythologique grecque, à cet ensemble d'éléments disparates qui précèdent le commencement de tout. Au lieu de chercher l'origine de cet accident initial qui nous priverait du droit à l'auto-détermination, de cette tare originelle qui nierait notre liberté, ne devrions-nous pas saisir le commencement de cette année nouvelle pour prendre la parole et exhorter notre peuple à cesser de faire porter l'odieux à l'Autre pour notre propre manque de vision politique?