mardi 6 mai 2014

La démission critique

Toyen, Relâche (1943)
J'ai remis hier soir mon dernier papier pour Liberté, dans lequel j'annonce ma démission de la critique littéraire, chose à laquelle je ne me suis jamais vraiment senti à ma place, considérant que mon travail dans ce domaine tenait plutôt de l'éloge et du blâme. Avant que ce papier soit publié, je tiens à mettre au clair mes motivations et à prendre une dernière fois la parole pour éviter que l'on suppute sur les raisons qui m'ont mené à abandonner les tribunes que l'on m'a offertes depuis quelques années.

Le fait de se prononcer sur la qualité de la production de mes contemporains a souvent suffi à des gens que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam à se faire une idée de moi, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Et cela m'a toujours profondément agacé. Je considère que la seule manière de connaître quelqu'un est la rencontre, qu'elle soit due au hasard ou à la nécessité. Je tiens comme à ma vie à ce principe, et je ne veux pas en démériter. Si je me suis montré parfois cruel envers certaines personnes, c'était toujours dans le souci de ne pas me mentir à moi-même, de ne pas dire une chose et penser le contraire. Et je m'aperçois que je me mentirais à moi-même si je continuais de tenir ces chroniques tout en sachant qu'elle participe au cirque mesquin d'un milieu qui, tout en condamnant le blâme, jalouse l'éloge et s'en venge au premier levier de pouvoir venu.

On aura compris que je ne veux en aucun cas être l'instrument d'une chanson qui me casse les oreilles. Je tiens trop à ma liberté, justement. Que d'autres s'emparent de ces tribunes de plus en plus rares pour faire de la critique, je ne veux plus dépenser d'énergie pour quelque chose qui contribue à faire parler de moi sans jamais qu'on me parle vraiment. Ainsi, après ma démission presque totale des lectures publiques pour des raisons similaires il y a quelques années, je vous prie de bien vouloir me laisser disparaître.

On t'a traité de chien et tu t'es indigné,
Mais le chien qui aboie vaut plus cher que toi.

- Abû l-Alâ al-Ma'arrî (973-1057)

2 commentaires:

  1. "Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
    Combien je vais aimer ma retraite profonde !
    Pour vivre heureux, vivons caché."
    De Florian

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  2. "Just a perfect day
    drink sangria in a park
    and then later
    when it gets dark we go home"
    Lou Reed

    Démodons la poésie. Défroquons-la. Retrouvons-la à l'indicatif. Ne la filtrons plus. Buvons-la jusqu'à la lie.

    Que les loups nous dévorent
    vivants

    Très beau texte, j'ai eu l'impression d'entendre le bon vieux Max du Cégep: coin gauloise et Blanche de Chambly.

    "Qu'il vienne, qu'il vienne, Le temps dont on s'éprenne."








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