vendredi 11 septembre 2026

LOSING HOPE

Diane Arbus, New York Skyline in a Lobby, N.Y.C., 1971.

J'ai toujours considéré la ville de New York comme un pays à part entière, une grille fumante où tous les bruits du monde sortent de terre pour se matérialiser en immeubles grattant le ciel de leur tête, traçant une ligne mouvante qui part des décombres sablonneux de Coney Island pour finir dans les nuages qui persistent au-dessus des aigles emprisonnés dans le zoo du Bronx. On y retrouve tous les personnages de la grande comédie de l'humanité, croisant votre chemin aussi naturellement que Larry David au coin de la douzième et de Broadway. Des divas gâtées pourries laissant leur hamburger intact sortent des restaurants de Union Square en croisant sur leur chemin un pauvre endormi couché dans un couloir du métro sur un morceau de carton où on peut lire : LOSING HOPE.

J'ai déjà imaginé une histoire qui partirait de cette station coronarienne de la ville aux cinq doigts, parcourant chacune des lignes de cette main qui s'étend sur les rues jour après jour, repoussant les curieux et serrant les étrangers dans ses bras, comme un port étreint les bateaux de sa fatidique fonction. Les eaux glaciales qui l'embuent, Manhattan, de sa langue sans visage, se réchauffent au contact de l'air en créant cette illusion qui flotte au-dessus des quartiers en donnant son nom à des phénomènes qui dépassent largement le cadre des descriptions naturelles : si l'oppression constante du centre, irradiant de part et d'autre de l'île, est absorbée au nord par un poumon artificiel, il n'y a vraiment que le bas de la ville pour me consoler de la violence électrique de Times Square. Heureusement, quand tout conspire à vous aspirer dans sa lumière, il demeure un coin tout près, chez Jimmy, où je m'engouffre pour souffler entre les images des combats de jadis, dans le vacarme éteint d'une scène sur le point de s'éclairer. Je regarde, à partir du fond de cette image, le monde s'écrouler dehors.

C'est aussi une ville que j'ai appris à aimer seul, même si je l'ai souvent visitée à plusieurs : en amour, en amitié, en famille. J'ai passé des nuits à boire sur le toit d'un hôtel de la 3e avenue, tout près de l'endroit où Melville est mort dans la plus impeccable solitude, à l'ombre d'un mur aveugle où personne ne préférait faire quoi que ce soit; d'autres à dormir dans l'ancien cabinet de psychanalyse d'un médecin autrichien qui n'était pas Freud et avait élu domicile dans Greenwich Village au coin improbable de la Onzième et de la Quatrième Ouest; certaines sur l'avenue Flushing dans le quartier Bushwick grâce à la générosité de Richard dont les grands-parents avaient fui les pogroms de Russie pour vendre des chaussures à Brooklyn; et la dernière en date, sur la rue Meserole, où mon ami Marcel a atterri durant la pandémie de 2020. Toutes ces adresses, comme celles de plusieurs bars où je me suis échoué depuis vingt ans, avaient en commun cette vibration sourde que j'entendais glisser entre les murs et qui n'a pas de nom, sinon celui de refuser de se noyer dans ce qui nous entoure.

Sortant de cette cachette, la dernière en date, avec la petite main de ma fille de six ans dans la mienne, j'ai pris le métro pour me rendre à cet endroit maudit où, quatre siècles avant moi, Pierre Minuit avait fait semblant de prendre ce qui n'avait pas de prix en échange d'une poignée de choses précieuses. C'est du moins la version que m'en a donné le chauffeur de taxi qui nous a cueillis au coin d'Allen et de Grand, quand nos jambes accusaient la fatigue d'une journée déjà trop longue. Le vent fouettait nos faces de biais, et après avoir acheté une tuque de toc à ma blonde, tout près du vendeur de faux bijoux qui nourrissait les oiseaux voletant dans les fourrés de Battery Park, j'ai traversé la rue pour acheter un café brûlant qu'on ne m'a pas laissé boire autrement qu'en me dépêchant, avant de traverser la douane pour la Statue que, de ma vie, je n'avais vu que de loin.

C'était sans compter sur la deuxième douane. Pour accéder au piédestal, je dus rebrousser chemin pour aller porter ma gourde dans un casier qui, pour s'ouvrir, demandait qu'on glisse une pièce de 25 cennes. Je n'avais pas la dime requise. En fait, j'avais deux dimes, deux fois dix, mais rien d'autre. Perdu au milieu du contraire de nulle part, sans femme ni enfants, qui pouvait bien aider ce plouc dont le Titanic sombrait à vue d'œil, le rêve vissé au sommier, sans rien que le vent du large pour lui rappeler qu'il n'était rien. Tout près, une main amie tendit sa paume alerte et refila la pièce en échange des deux petites auréoles sans gloire auxquelles il manquait les anges en-dessous.

Plus haut, la statue n'avait pas bougé. La liberté était sauve. Les simagrées d'avant n'avaient atteint en rien sa flamme qui, toutes proportions gardées, n'éclairaient rien d'autre que le vent dans le havre d'une ville qui se morfondait plus qu'autre chose du sauveur qui l'avait vendue. Se pouvait-il qu'en cette après-midi de mars, le roi soit nu et que la reine soit sienne, que ce petit Jésus couleur chair brille dans le noir et que je fusse sauvé de cinq cennes pour observer, du haut de ce piédestal, ce havre où tant de vies se tenaient comme pour dire : LOSING HOPE?

En revenant sur mes pas, je repris ma gourde et tendit la pièce manquante au gardien qui me l'avait offert. Il ne voulut pas la reprendre, pas le moins du monde, ayant déjà enfreint la règle qui voulait que celui qui traverse donne à celui qui laisse passer. Je la remis dans ma poche. C'est peut-être la pièce qui ne sera jamais dépensée dans cette ville qui ne sera jamais tout à fait libre. Elle attendra toujours le moment de tomber dans la fente qui mettra la musique en avant de tout le reste.

mercredi 25 septembre 2024

Le bruit et la fureur

Gilles Latulippe dans son Théâtre des Variétés, 1984.
Crédit : Michel Gravel
   
 
La récente fermeture du cabaret La Tulipe à Montréal ne devrait étonner personne. Pas pour ceux et celles qui observent la scène culturelle de la métropole depuis les deux dernières décennies. Non pas la scène culturelle visible, celle qui par la lorgnette des médias de masse nous donne l'impression qu'il se passe quelque chose, mais bien la scène qui fleurit tant bien que mal dans le béton mal insonorisé de cette ville qui prétend vibrer au rythme de ses artistes, tel un pissenlit sortant des crevasses de l'asphalte. Je serais curieux de faire le décompte des petits lieux de diffusion qui ont disparu de la carte durant le dernier quart de siècle. La fermeture du Spectrum, à l'été 2007, aurait dû suffire à alerter tout le monde.

Si le tissu urbain se détricote à coups d'évictions et de financiarisation du parc locatif, il ne faut pas s'étonner que les lieux de diffusion de la culture souterraine deviennent des irritants. Car en dehors des monuments connus et des grands déploiements spectaculaires, ces petites salles naissent souvent à l'intérieur même de la trame des quartiers, à des intersections où la frontière entre le privé et le public est dans le flou le plus souhaitable. C'était le cas de l'Inspecteur Épingle, notamment, dont la fermeture au printemps 2016 sonnait aux oreilles de plusieurs comme la fin d'une époque. La mort du Divan Orange, deux ans plus tard, avait quant à elle des airs de requiem, avec la voix de Stéphane Lafleur pour feutrer le cercueil.

On aurait cru La Tulipe à l'abri de tout ça, en raison de son caractère patrimonial. C'était sans compter sur l'idiotie généralisée de l'appareil réglementaire municipal. Par quelle curieuse influence malfaisante un individu à lui seul peut-il faire fermer une salle aussi importante sans que personne ne lève le petit doigt? Poser la question, ce n'est pas y répondre : c'est surtout une véritable honte. Si Montréal veut devenir une banlieue à l'image de toutes celles pour lesquelles ses anciens habitants l'ont désertée afin de jouir de la quiétude de leur pelouse, elle n'a qu'à continuer comme ça.

Une ville, c'est un lieu composé de bruit et de fureur, où le silence finit toujours par retomber. C'est la beauté du spectacle.

vendredi 10 mai 2024

À propos de Mayday

 

Chère Myriam,

sachant ma cassette en route, je me suis permis d'aller dénicher Mayday, qui circule déjà un peu dans les méandres d'internet. C'est la rançon de la gloire, j'imagine. J'ai mis ça dans mon téléphone et je suis parti pour Huntingdon, où les souliers des enfants m'attendaient à la quincaillerie qui arrondit ses fins de mois avec Purolator. La moitié de l'album a filé du lac St-François à la rivière Châteauguay, comme un pur délice épousant les champs dans sa magie.

L'autre moitié, sur le chemin du retour, était trop longue et j'ai dû bifurqué sur le chemin de la rivière La Guerre, roulant très lentement sur le découpage sinueux de cette route que je devine très vieille, croisant dans ma rêverie les ruines d'une église écossaise qui se tient toujours là, au beau milieu de nulle part, à peu près au même moment où la chanson pour ta mère m'a forcé à ralentir encore, presque immobile, interdit et pris de vertige. La ritournelle m'avait d'abord ennuyé, avant de me prendre au cœur comme le souvenir d'un voyage, alors que je ne faisais que rentrer chez moi. Quand la berceuse a commencé, je descendais lentement vers le lac, qui était devenu clair comme de l'huile dans le lointain de mon enfance, effaçant le temps et épousant le sort de la route qui me ramenait à l'école où je devais cueillir les enfants.

Et là, à la toute fin, j'ai entendu retomber le silence après le dernier souffle, et j'étais de retour chez moi. J'avais la nostalgie d'un lieu qui avait défilé en moi pendant que j'étais ailleurs.

Demain, le ciel de mai reviendra se poser sur le jour, à peine heureux mais d'une joie entière. Il aura la couleur de cette musique, verte comme le mélange du bleu de la peine et du jaune que le jour nous force à étendre dessus.

Xx

Maxime

lundi 11 septembre 2023

L'Œil de l'autre

Claude Cahun, Sans titre (1936)

Il arrive que j'efface une phrase que je viens tout juste d'écrire, parce qu'elle m'apparaît obéir à un autre que moi. Et je ne devrais pas : parce que je ne suis rien d'autre que lui. La littérature, comme d'autres disciplines moins avouables, cache un autre qui n'est pas toujours définissable. Et cet autre, qui finit toujours par me ressembler comme un frère, a des ombres dans son sillage qui rencontrent des murs dont la nature n'est pas toujours claire. Là, où un graffiti forme une cage qui empêche une couronne de se poser sur la tête qui rêve d'être libre, une craque passe d'un bord à l'autre de ce terrain vague où j'essaie d'oublier d'être ce que je ne suis pas. Que parlais-je de main amie? Oui, c'est elle que je cherche en effaçant la phrase que je viens tout juste d'écrire, et qui ne me promet rien de plus que de m'aider à voir plus clair dans le mensonge de mon écriture.

When I was an alien
Cultures weren't opinions
-Kurt Cobain

Comme je voudrais parler de vive voix aux gens que j'aime plutôt que d'écrire en silence, en fantôme d'une scène qui n'a plus de souffleur, je ne ferai pas l'erreur d'en rajouter, même si l'envie me pèse comme en pleine nuit, sous les étoiles, laissant couler dans la forêt cette pisse dont personne n'a besoin. Je donne raison aux mauvaises langues qui passent sur les jambes que j'ai vu courir tout à l'heure, pressées qu'elles étaient de vérifier si c'était bien vrai que la liberté ne se mesurait pas à l'aune des regards, mais au goût du jour qu'on a tort de réduire à la peur de décevoir. Je connais des coeurs qui se tueraient pour moins que ça. 

Je prends néanmoins le temps de déposer cette allégorie dans le néant de la page préhistorique qui me sert de miroir : que faire de cette liberté dont personne ne se sert, sauf pour délimiter le territoire qu'elle est supposée contredire? Ce n'est pas une question rhétorique : je ne sais vraiment pas quoi faire de mes mots, s'ils sont incapables de sortir de ma bouche pour aller se déposer ailleurs, ailleurs que sur la page où ils ne m'appartiennent plus. Au-delà de cette folie qui me sépare de ma propre parole, je voudrais me taire et j'en suis incapable.

Je voudrais vous inviter à entrer, ici, au seuil des somptueux vestiges de cet immeuble que je viens de terminer de détruire. Mais j'aurais peur que vous vous brûliez les pieds. J'ai une amie, ce sera la vôtre aussi, qui est capable de marcher sur la braise. Laissez-la passer. Elle n'est pas là pour éteindre ce qui brûle. Elle est là pour attiser son doigt dedans et faire des dessins avec, dans le noir.