mercredi 22 mars 2017

Mimi Parent - Les anges noirs et leurs méfaits (2003)


Lors de ma première rencontre avec l'artiste surréaliste Jean Benoît à l'automne 2005, alors qu'il venait de perdre la femme de sa vie, il m'avait montré une revue intitulée FIN dans laquelle les ultimes dessins de celle qui fut sa compagne durant plus d'un demi-siècle, Mimi Parent, étaient reproduits. J'ai donc feuilleté durant un instant seulement cette série de dessins à l'encre d'une noirceur absolue, assez pour que j'en sois transpercé à tout jamais.

J'ai cherché durant 12 ans cette revue introuvable ici et dont la publication a été interrompue peu de temps après ce 23e numéro. Quelle étrange destinée que ces derniers dessins à l'encre noire dans une revue intitulée FIN, pour une artiste qui, à ma connaissance, avait toujours puisé dans la couleur la source merveilleuse de ses images-totems emboîtées. Lors de leur dernière exposition commune, Jean Benoît a offert l'oeuvre inachevée sur laquelle Mimi Parent travaillait au moment de sa mort, une toile entièrement faite de plumes d'oiseaux. Il restait à Jean un coin de tableau à compléter lorsqu'un accident cérébro-vasculaire le terrassa, l'empêchant de mettre la touche finale à cette explosion bouleversante de couleurs.

Me voilà donc, douze ans après la mort de Mimi, 7 ans après la mort de Jean, en possession de cette revue. Et je dois rendre disponible ces images inquiétantes, obsédantes, pour les ami-e-s du surréalisme et de ses alentours.












vendredi 10 février 2017

Ode au Centre-Sud

À mes soeurs et mes frères de fortune et d'infortune


Il n'y a pas si longtemps j'errais dans tes rues
que j'appelais MAISON
c'est encore ce nom que je te donne
quand je traverse le pont Jacques-Cartier
pour me retrouver au coeur de la ville
quand elle me manque
ma maison aux quatre vents
du chemin de fer à la place des Arts
entre Sherbrooke et le carré
entre le parc et le fleuve

Jean Narrache a rimé tes veillées
sur les trottoirs de la rue Wolfe
à côté de Montcalm
pour éviter qu'ils se croisent
on ne compte plus les airs bizarres
qui hantent tes coulisses
quand on prend le raccourci
de l'avenue Lartigue
pour aller se traîner les pieds
sur Logan

Et pour se rendre du Cheval
à chez nous
il y a mille chemins
et la grand' rue Ontario
déverse son vacarme
on peut se cacher le long
de l'usine à souliers
par la rue Labrecque
et prendre Robin
pour souffler vers l'Est

Même quand les pieds te manquent
il y a toujours un parc pour attendre
de voir si la lumière finira par se rendre
au bout du sort qui jette ses dés
par la fenêtre comme si la musique
des rues continuait de battre
comme un coeur de maman
à la porte ouverte sur la nuit
mon centre-sud
tu les prends dans tes bras

Personne ici n'est un étranger
ils sont tous du même pays
que Villon a chanté en terre lointaine
avant d'être chassé de Paris
pour venir se cacher dans un 3 et demi
sur la rue Champlain
avec Jésus pis Moïse
pis tous ceux qu'ils ont croisé
dans le désert de la ville
dans la jungle de Berri

Au coin de Maisonneuve et Visitation
il y a un coin de ciel que je connais
je serais capable de le peindre
avec mes doigts dans le ciment frais
qu'on rajoute à chaque fois
pour cacher les fantômes du faubourg
on a essayé de te faire une peau neuve
souvent mon centre-sud s'est relevé
malgré les bouttes qui lui manquent
il est pas tuable

Il y a des quartiers comme ça
qui te font perdre la mappe
et inventer des paysages
au fil du monde qui passe
c'est dans leur nature profonde
de se survivre à eux-mêmes
et ce n'est pas une carte
qui va changer la donne
qu'on brasse depuis un boutte
dans la soupe populaire

Ils auront beau nous faire croire
aux sorcières ce n'est pas ici
qu'on va commencer à les brûler
ni les junkies ni les punks ni les pauvres
ni les étudiants en grève ni les poqués
ni les trans ni les putes ni les perdus
ni les béèsses ni les fuckés dans tête
on les prend toutes dans notre gang
pis ceux qui sont pas contents
peuvent remonter la côte

Du coin des yeux au coin des rues
toutes sortes de monde se croisent
depuis toujours dans le centre-sud
c'est pour ça que les histoires
se racontent mieux dans la chaleur
des mélanges et des mélangés
la vie a l'air moins plate
quand les vies sont pleines d'accidents
et qu'elles se promènent obliques
dans les dédales de la friche

Au-dessus de nos têtes
les orages passent et se vident
quand tout est nettoyé le soleil
revient frapper sur les vieilles briques
pour nous laisser savoir qu'on peut sortir
à nouveau marcher dans tous les sens
refaire la carte du centre-sud chaque jour
avec les gens de peu et de rien et de tout
qui s'échangent des sourires
d'égal à égal

Maxime Catellier
10 février 2017

jeudi 22 octobre 2015

Souffler dans les bois par un soir enneigé


À Paulette Quinn
sur un air de Robert Frost

Quels bois sont-ils les siens je sais
Sa maison loin dans le village
Me voir en vie passant le gué
Sans voir ses bois remplis de neige

Au petit trot sans perdre pied
Près de la ferme elle est cachée
Entre les bois gelés du lac
La nuit est longue cette année

Sonne la cloche de son cou
Il se retourne tout d’un coup
On n’entend rien que vent lever
Sur les flocons qui tombent doux

Les bois sont beaux et noirs et pires
Et j’ai promis de revenir
À la maison avant dormir
À la maison avant dormir…

dimanche 18 janvier 2015

Sonnet LXV

Johannes Vermeer, La Peseuse d'or, 1662-1665.

Si le cuivre, la pierre, la terre, la mer sans bornes
Meurent tristement malgré leur pouvoir
Comment contre cette rage la beauté peut-elle plaider
Quand elle n’a pour elle que la force d’une fleur?
O comment l’été peut-il souffler son miel
Quand les rochers invincibles ne tiennent pas
Ou que les portes de fer cèdent, que le Temps pourrit?
O pensée pleine de peur, où donc
Le meilleur joyau du Temps pourrait-il reposer
Ou quelle main forte pourrait retenir son pied agile?
Et qui pourrait empêcher ce gaspillage de beauté?
O, personne, sinon ce miracle devant nous
Que dans l’encre noire mon amour peut encore briller.

- William Shakespeare

vendredi 25 juillet 2014

À Saint-Henri

Rue Sainte-Émilie (Juillet 2010)


C'est un quartier curieux
Et dans les vieux fonds de cour
Y'a un enfant heureux
Qu'en sortira un jour

Mais au bout de la rue
À cause du chômage
Y'a un homme qui a bu
En cherchant de l'ouvrage

On s'en fait pas pour ça
Et je dis chapeau bas
Car malgré tout on rit
À Saint-Henri

Une dizaine par famille
Plus vite que plus tard
Les plus vieilles à l’aiguille
Reprisent les gueulards

On pousse à qui mieux-mieux
Imitant le plus vieux
Et aussitôt qu’on peut
On s’efface des lieux

Un peu d’éducation
Mais manquant d’affection
On d’vient des endurcis
À Saint-Henri

Avec le CPR
Qui gueule son cafard
En arrière du quartier
Crachant de la fumée

On se croit en enfer
Et les grincements de fer
De l'époque moderne
Nous r'foulent dans les tavernes

On oublie sa misère
Devant un verre de bière
Qu'on achète à crédit
À Saint-Henri

On s'marie à vingt ans
Aussitôt des enfants
Mais comme c'est trop vite
La misère et sa suite

S'installe dans un salon
Ou grand comme selon
Ce que l'union pourra
Obtenir par contrat

Si les prix montent encore
Pour m'ner barque à bon port
Elle travaillera aussi
À Saint-Henri

Paroles et musique : Raymond Lévesque

mardi 8 avril 2014

N'entrez pas si vite dans cette bonne nuit

Vincent VAN GOGH, La nuit étoilée (1889)
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler de rage à la fin du jour;
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

Et si les vieux finissent par aimer le noir,
Et que leurs mots n’attirent plus les éclairs, ils
N’entrent pas si vite dans cette bonne nuit.

Les hommes de cœur, par un dernier salut plein de larmes
En souvenir des actes fragiles évanouis dans l’eau,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Sauvages qui chassez le soleil en vol dans vos chansons,
Et prenez conscience en retard du deuil en allé,
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.

Les fossoyeurs presque morts dont la vue aveuglante
Pourrait faire briller comme des météores leurs yeux aveugles, c'est triste,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Et vous, mon père, qui vous tenez ce soir sur cette triste colline
Maudissez, bénissez-moi de vos larmes féroces, je vous en prie.
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

- Dylan THOMAS

dimanche 17 juillet 2011

À une rose retombée

Jean-Paul Riopelle, Détail de l'Hommage à Rosa Luxemburg (1992)


Quand je me couchais sur les vers de Mimnerme,
Je vivais une vie de gaz en canne et de mains crues,
Seul, pas trop loin de mon corps je vagabondais,
Marchais avec l’espoir d’une soudaine forêt en or dans un rêve.
O rose, retombée, assois ton énorme dos végétal;
Débusque le soleil imposteur… dans un rêve d’hiver
Ta tête de rose brillante boude dans la bile du géant doré,
Ah! ma rose, pousse dans la rose sans trêve!
Quand tu plongeas toi-même vers l’Eden
Et fleuris où l’Horloger du Vide s’apaisait,
Ta naissance éparpilla des bouts de nuit écrasée d’un bond,
Dévoilant ma forêt rêveuse.
Oui, l’Horloger, sa chair de roue
et ses os bijoux gaspillés à son réveil,
À la face de Votre Quelque Chose, il s’enfuit
en agitant des moines oublieux dans ses mains inventées.
Le soleil est aveugle de ces échanges en sursauts, le tennis de Vénus
et le court de Mars chantent le grand mensonge du soleil,
Ah! lointaine balle de fourrure, absorbe les éléments;
Sois sûre que les arbres et les montagnes de la terre,
S’élèvent et se retournent contre la vaste immobilité.

Rose! Rose! ma rose effeuillée!
Rose c’est ma main d’un œil visionnaire sur toute la Mystique
Rose c’est ma chaise lucide au milieu des maisons bombardées
Rose ce sont mes patiences électriques dans les yeux, dans les yeux,
Rose mes bajoues en fête
Dalaï-Lama Grand Vizir Glorieux César ma rose!

Quand j’ai entendu la rose crier
J’ai réuni toutes les expériences ratées d’un empire anatomique
et, avec ce rêve chimique, découvert
la loi haineuse de la terre et du soleil, et le cri de la rose à travers.

- Gregory CORSO, Gasoline (1958)