lundi 11 septembre 2023

L'Œil de l'autre

Claude Cahun, Sans titre (1936)

Il arrive que j'efface une phrase que je viens tout juste d'écrire, parce qu'elle m'apparaît obéir à un autre que moi. Et je ne devrais pas : parce que je ne suis rien d'autre que lui. La littérature, comme d'autres disciplines moins avouables, cache un autre qui n'est pas toujours définissable. Et cet autre, qui finit toujours par me ressembler comme un frère, a des ombres dans son sillage qui rencontrent des murs dont la nature n'est pas toujours claire. Là, où un graffiti forme une cage qui empêche une couronne de se poser sur la tête qui rêve d'être libre, une craque passe d'un bord à l'autre de ce terrain vague où j'essaie d'oublier d'être ce que je ne suis pas. Que parlais-je de main amie? Oui, c'est elle que je cherche en effaçant la phrase que je viens tout juste d'écrire, et qui ne me promet rien de plus que de m'aider à voir plus clair dans le mensonge de mon écriture.

When I was an alien
Cultures weren't opinions
-Kurt Cobain

Comme je voudrais parler de vive voix aux gens que j'aime plutôt que d'écrire en silence, en fantôme d'une scène qui n'a plus de souffleur, je ne ferai pas l'erreur d'en rajouter, même si l'envie me pèse comme en pleine nuit, sous les étoiles, laissant couler dans la forêt cette pisse dont personne n'a besoin. Je donne raison aux mauvaises langues qui passent sur les jambes que j'ai vu courir tout à l'heure, pressées qu'elles étaient de vérifier si c'était bien vrai que la liberté ne se mesurait pas à l'aune des regards, mais au goût du jour qu'on a tort de réduire à la peur de décevoir. Je connais des coeurs qui se tueraient pour moins que ça. 

Je prends néanmoins le temps de déposer cette allégorie dans le néant de la page préhistorique qui me sert de miroir : que faire de cette liberté dont personne ne se sert, sauf pour délimiter le territoire qu'elle est supposée contredire? Ce n'est pas une question rhétorique : je ne sais vraiment pas quoi faire de mes mots, s'ils sont incapables de sortir de ma bouche pour aller se déposer ailleurs, ailleurs que sur la page où ils ne m'appartiennent plus. Au-delà de cette folie qui me sépare de ma propre parole, je voudrais me taire et j'en suis incapable.

Je voudrais vous inviter à entrer, ici, au seuil des somptueux vestiges de cet immeuble que je viens de terminer de détruire. Mais j'aurais peur que vous vous brûliez les pieds. J'ai une amie, ce sera la vôtre aussi, qui est capable de marcher sur la braise. Laissez-la passer. Elle n'est pas là pour éteindre ce qui brûle. Elle est là pour attiser son doigt dedans et faire des dessins avec, dans le noir.

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