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| Diane Arbus, New York Skyline in a Lobby, N.Y.C., 1971. |
J'ai toujours considéré la ville de New York comme un pays à part entière, une grille fumante où tous les bruits du monde sortent de terre pour se matérialiser en immeubles grattant le ciel de leur tête, traçant une ligne mouvante qui part des décombres sablonneux de Coney Island pour finir dans les nuages qui persistent au-dessus des aigles emprisonnés dans le zoo du Bronx. On y retrouve tous les personnages de la grande comédie de l'humanité, croisant votre chemin aussi naturellement que Larry David au coin de la douzième et de Broadway. Des divas gâtées pourries laissant leur hamburger intact sortent des restaurants de Union Square en croisant sur leur chemin un pauvre endormi couché dans un couloir du métro sur un morceau de carton où on peut lire : LOSING HOPE.
J'ai déjà imaginé une histoire qui partirait de cette station coronarienne de la ville aux cinq doigts, parcourant chacune des lignes de cette main qui s'étend sur les rues jour après jour, repoussant les curieux et serrant les étrangers dans ses bras, comme un port étreint les bateaux de sa fatidique fonction. Les eaux glaciales qui l'embuent, Manhattan, de sa langue sans visage, se réchauffent au contact de l'air en créant cette illusion qui flotte au-dessus des quartiers en donnant son nom à des phénomènes qui dépassent largement le cadre des descriptions naturelles : si l'oppression constante du centre, irradiant de part et d'autre de l'île, est absorbée au nord par un poumon artificiel, il n'y a vraiment que le bas de la ville pour me consoler de la violence électrique de Times Square. Heureusement, quand tout conspire à vous aspirer dans sa lumière, il demeure un coin tout près, chez Jimmy, où je m'engouffre pour souffler entre les images des combats de jadis, dans le vacarme éteint d'une scène sur le point de s'éclairer. Je regarde, à partir du fond de cette image, le monde s'écrouler dehors.
C'est aussi une ville que j'ai appris à aimer seul, même si je l'ai souvent visitée à plusieurs : en amour, en amitié, en famille. J'ai passé des nuits à boire sur le toit d'un hôtel de la 3e avenue, tout près de l'endroit où Melville est mort dans la plus impeccable solitude, à l'ombre d'un mur aveugle où personne ne préférait faire quoi que ce soit; d'autres à dormir dans l'ancien cabinet de psychanalyse d'un médecin autrichien qui n'était pas Freud et avait élu domicile dans Greenwich Village au coin improbable de la Onzième et de la Quatrième Ouest; certaines sur l'avenue Flushing dans le quartier Bushwick grâce à la générosité de Richard dont les grands-parents avaient fui les pogroms de Russie pour vendre des chaussures à Brooklyn; et la dernière en date, sur la rue Meserole, où mon ami Marcel a atterri durant la pandémie de 2020. Toutes ces adresses, comme celles de plusieurs bars où je me suis échoué depuis vingt ans, avaient en commun cette vibration sourde que j'entendais glisser entre les murs et qui n'a pas de nom, sinon celui de refuser de se noyer dans ce qui nous entoure.
Sortant de cette cachette, la dernière en date, avec la petite main de ma fille de six ans dans la mienne, j'ai pris le métro pour me rendre à cet endroit maudit où, quatre siècles avant moi, Pierre Minuit avait fait semblant de prendre ce qui n'avait pas de prix en échange d'une poignée de choses précieuses. C'est du moins la version que m'en a donné le chauffeur de taxi qui nous a cueillis au coin d'Allen et de Grand, quand nos jambes accusaient la fatigue d'une journée déjà trop longue. Le vent fouettait nos faces de biais, et après avoir acheté une tuque de toc à ma blonde, tout près du vendeur de faux bijoux qui nourrissait les oiseaux voletant dans les fourrés de Battery Park, j'ai traversé la rue pour acheter un café brûlant qu'on ne m'a pas laissé boire autrement qu'en me dépêchant, avant de traverser la douane pour la Statue que, de ma vie, je n'avais vu que de loin.
C'était sans compter sur la deuxième douane. Pour accéder au piédestal, je dus rebrousser chemin pour aller porter ma gourde dans un casier qui, pour s'ouvrir, demandait qu'on glisse une pièce de 25 cennes. Je n'avais pas la dime requise. En fait, j'avais deux dimes, deux fois dix, mais rien d'autre. Perdu au milieu du contraire de nulle part, sans femme ni enfants, qui pouvait bien aider ce plouc dont le Titanic sombrait à vue d'œil, le rêve vissé au sommier, sans rien que le vent du large pour lui rappeler qu'il n'était rien. Tout près, une main amie tendit sa paume alerte et refila la pièce en échange des deux petites auréoles sans gloire auxquelles il manquait les anges en-dessous.
Plus haut, la statue n'avait pas bougé. La liberté était sauve. Les simagrées d'avant n'avaient atteint en rien sa flamme qui, toutes proportions gardées, n'éclairaient rien d'autre que le vent dans le havre d'une ville qui se morfondait plus qu'autre chose du sauveur qui l'avait vendue. Se pouvait-il qu'en cette après-midi de mars, le roi soit nu et que la reine soit sienne, que ce petit Jésus couleur chair brille dans le noir et que je fusse sauvé de cinq cennes pour observer, du haut de ce piédestal, ce havre où tant de vies se tenaient comme pour dire : LOSING HOPE?
En revenant sur mes pas, je repris ma gourde et tendit la pièce manquante au gardien qui me l'avait offert. Il ne voulut pas la reprendre, pas le moins du monde, ayant déjà enfreint la règle qui voulait que celui qui traverse donne à celui qui laisse passer. Je la remis dans ma poche. C'est peut-être la pièce qui ne sera jamais dépensée dans cette ville qui ne sera jamais tout à fait libre. Elle attendra toujours le moment de tomber dans la fente qui mettra la musique en avant de tout le reste.