Salut Christian,
tu m'excuseras de te répondre maintenant que tu es mort, mais je ne savais pas quoi répondre à ton dernier message. Je ne sais pas si tu as passé les derniers mois de ta vie à ressasser cette ancienne vie des blogues où tu avais trouvé une cour pour briller; et j'en conviens, je me suis pris moi aussi pour un génie tout droit sorti de cette lampe quand je suis arrivé à Montréal, gonflé par l'ambition de devenir quelqu'un. Tu as été mon premier contact avec ce milieu littéraire où je voulais tellement exister. Ce fut d'abord une épopée, une équipée sans entrave où j'entrais enfin dans le secret des Dieux. Grâce à ton blogue, je sais maintenant la date exacte : le 1er octobre 2004. C'était le lancement du recueil de Franz-Emmanuel Schürch, Une autre fois, à L'Oie de Cravan. Nous avons bu dans ton bunker de la rue Rachel avant de partir pour le lancement en taxi, le premier taxi montréalais de ma vie, ce soir où j'allais rencontrer pour la première fois aussi celui qui allait devenir mon éditeur, quelques années plus tard. Je me souviens avec difficulté de la fin de cette soirée, mais je me sentais exister, certainement. Je suis revenu en arpentant les ruelles, ivre et libre, jusqu'à mon appartement de la rue Plessis où j'allais passer les dix prochaines années de ma vie, tout en te perdant de plus en plus de vue, à la faveur de plusieurs histoires où ta violence allait m'apparaître comme une distance infranchissable.
La première fois, au Salon du livre de Montréal, tu m'as intimé brusquement, je me souviens de tes mots exacts, de me «tasser de ton chemin». C'est un conseil que j'ai suivi avec application, chaque fois que j'étais en ta présence. Il était clair, dès cette fois où je m'extirpai de la place Bonaventure pour tracer mon retour le long de la Sainte-Catherine en ne regardant pas derrière moi, que tu étais un être fascinant et dangereux.
La deuxième fois, nous étions à Trois-Rivières pour le Festival de Bellemare et tu avais fait toute une crise pour une histoire de cigarette allumée près d'un poste à gaz. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ça, de cette flamme que tu redoutais près des réservoirs d'essence, mais ça me semble une image tellement juste de ta personnalité. Plus tard, en visitant les trous de la vieille prison de Trois-Rivières, j'ai vu la panique réelle qui t'animait, comme un fantôme qui s'incarnait dans les murs humides du cachot.
La troisième fois, c'était au téléphone, et je n'étais pas là, mais tu as crié après ma blonde parce que tu cherchais à me rejoindre pour une raison X. Ce fut le clou. Après moi, je veux bien. Mais tu avais franchi la ligne, cette ligne qui avalait chaque mot de ton âme, et sans jamais te dire pourquoi, je me fis distant, absent, intangible. Ta prise était perdue.
Si je raconte tout ça, c'est pour exorciser quelque chose, manifestement. Quand tu m'as écrit en avril dernier pour prendre des nouvelles, pour savoir si j'allais bien, je n'ai pas répondu même si j'aurais pu, simplement, te dire: salut Christian, oui, tout le monde va bien, et le petit a maintenant une petite sœur, la Géraldinette, c'est une étincelle dans la noirceur de ce monde malade, elle me donne envie de me lever matin pour désamorcer des bombes.
J'aurais pu te répondre. Mais le goût qui me restait, c'était celui de notre dernière rencontre, le samedi 7 juin 2014, près du terrain de balle molle du parc Lafontaine. Notre ami commun, un grec bordelais du nom d'Antoine Vekris, était de passage à Montréal. Nous avons partagé un repas tout simple, à l'ombre des peupliers faux-trembles, dans la lumière très douce du début de l'été. À la fin, tu as versé une larme de ta bière dans mon verre, parce que ma bouteille était vide. J'ai goûté à ce poison qui accompagnait ton quotidien depuis si longtemps et j'ai été incapable de le boire. J'ai reversé la larme dans ta bouteille. C'était trop pour moi. Je ne pouvais pas, dans toute mon ivrognerie impénitente, boire de cette pisse. Je ne pense pas t'avoir insulté en refusant ta libation, mais ça restera ma dernière image de toi, ce poison sucré qui goûtait la mort.
Je ne veux pas mettre une pelletée de terre sur ton corps encore chaud, encore moins picorer ce qu'il reste de vivant sur ton souvenir. J'ai un ami qui, au détour d'une chanson, t'a déjà surnommé «Bill Fiel Morve». La postérité ne sera pas tendre avec toi, j'espère que tu en étais conscient. C'est, du moins, ce que j'avais de plus vrai à te dire. Et pour un être pétri de mensonges et assoiffé de vérité, ce que tu étais envers et contre toutes, il me semble que c'était la chose à faire.
M.

Merci pour ce texte honnête Maxime.
RépondreSupprimerRainette
mon feu, c'est Jack du Train de Niut qui m'a pistée ici, pour lire ce qui l'aura tant ému pour avoir les cicatrices des griffes de m vent, suis émue tout autant. encore plus quand j'apprends que tu auras cessé d'écrire avant que je ne découvre le plaisir de lire tes mots. cette larme dans la bière, ouf, très fort ce passage. De mon bord, personne ne aucun deuil n'aura tué la muette. la plume était mon espace vivre, espoir viVre. de ce petit milieu littéraire de poètes et d'écrivains, n'aurai choisi que quelques viVaces amiEs, qui le sont encore et encore maintenow. m vent a blessé sauvagement une Marie-Françoise, ai lu seulement il y a qq jours son brave témoignage, ouf. par bonheur ai u prendre la plume pour lui dire que nan, elle n'aura pas souffert de l'indifférence de ces clics à la cons, voie les médias et cercles fermés de poètes & écrivains. ne me suis pas relue ici, je passe dire j'tmmm, d'un humain à un autre, toi. que la plume te tente à nouveau ;-)
RépondreSupprimerlire : Marie-Françoise n'aura pas encaissé l'indifférence et le peu de compassion de médias et clics pour -rien-. veillerai sur elle d'ici ou des nuages, à tout toultemps. sororalement, toute ma fougue, ma force de viVre et ma joie d'aimer la vie est dédiée depuis mes 7 ans aux femmes de maux et mots.
RépondreSupprimermerci cher Jack ô Jack, oui, une sacrée belle plume trouvée ici. p.s salut Rainette, ça fait un bail.
RépondreSupprimerSalut ma belle Nina, oui c'était sur le blogue de JP la dernière fois, 10 ans meebee. Je t'embrasse.
RépondreSupprimermais où donc écris-tu Rainette maintenant ?
Supprimerc'est mon blogue mais je n'écris pas, je scrapbook, je suis surtout sur FB à faire la même affaire. https://rainette-rien.blogspot.com/
RépondreSupprimerje n'arrive pas à me connecter mais tu verras plein de commentaires de Jean-Philippe, le petit troll de France, dans le Var, alcoolique, tu te souviens ? C'est lui qui pollue aussi le blog de Zoom, Le jour des Vidanges. On garde nos blogs ouverts surtout pour avoir ses précieux coms car il écrit bien le petit bitch :) Désolé Maxime de St-Anicet , mais je connais cette place, mes parents y avaient un petit chalet d'été sur le bord du Lac. C'était très plaisant.
RépondreSupprimerRainette
merci :-)
RépondreSupprimerJ'admire ton honnêteté, Maxime.
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