vendredi 7 mai 2021

À propos de La voleuse

Francesca Woodman, Eel, Rome, 1977-78.

                                                                  
Le détour par le sublime et par l'enfance permet de mieux saisir ce qui fait obstacle à la nuit.
Michaël Fœssel


C'est très rare qu'on se fait voler un livre. De par leur nature transitoire, les livres passent d'une main à l'autre et se font adopter, abandonner ; on les laisse prendre la poussière et on souffle sur la tranche, l'instant d'après ce sont eux qui nous gardent captifs dans la chambre, ou sur le trottoir de la ville où nous avons décidé de voler la moindre trace de lumière. Tout autour, cette nuit vagabonde, la mère de tout un chacun, n'a pas besoin d'un livre pour savoir ce qu'elle a perdu. Elle ne veut pas rendre la lumière qu'elle a précédé : c'est le signe de sa propre fin.

Alors elle cède. Ce barrage la maintenait captive, même si la nuit est la seule à savoir garder un secret. Elle veut sortir de sa cage, en pleine lumière. Dans la serrure, une forme unique pour épouser le vide, ouvrir la porte et se libérer du reste. Sa mère, assise les mains croisées, attend la morsure de son nom. Elle n'a plus de force que ce livre volé à la brunante par une fille qu'elle ne reconnaît plus, la même qui a frotté sa lampe pour en faire un miroir.

Cette lumière ferait-elle semblant de naître qu'on ne se résoudrait pas à l'achever, c'est le silence partout autour, elle danse comme si les ombres venaient de se lever du sol. Elle se voit. Mais comme elle a longtemps hésité avant de mettre des mots dans la bouche de cette image, soudain cette affamée n'est plus sage comme elle n'a jamais été, elle a déserté pour de bon en emportant toutes ses petites affaires qui brillent au loin comme des souvenirs qu'on a fixé au mur avec des aiguilles.

Il y a de ces livres qui parlent une langue volée à la source, déjà coupable d'avoir dit par le seul sacrilège d'avoir vécu. Leur langue a cette noirceur que n'importe qui peut se mettre sur les lèvres afin de passer à travers la nuit sans être inquiété par la parole.

Ils n'arrivent pas souvent, c'est à peine si on remarque l'absence de ces livres qui, du jour au lendemain, ont été volés à tout le monde.

Ce sont les seuls qui restent, une fois qu'on a retrouvé le silence.

Ils chantent devant la porte.

Daria les laisse entrer, sans dire un mot.

Elle vient de voler toute la honte qui l'empêchait de brûler.

Sur la table de chevet, un témoin allumé : 

Daria Colonna, La voleuse, Poètes de Brousse, 2021, 256 p.

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