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| Giacomo Farelli, Sant'Antonio da Padova con Gesù Bambino (XVIIe siècle) |
Je pense que les fêtes de Noël ont changé dans la fenêtre de ma petite vie. Y’a pas vingt ans, avant la dernière guerre, on dirait que Noël était encore fêté dans la joie et l’innocence naïves, tandis que maintenant on entend les gens dire : «Noël revient à chaque année, comme l’impôt». Noël était fêté partout dans ma paroisse catholique canadienne-française dans les années 1930, comme aujourd’hui au Mexique. Au début j’étais trop jeune pour aller à la messe de minuit, mais c’était la grosse affaire qu’on avait hâte d’être assez vieux pour voir. En attendant on restait dans nos lits en faisant semblant de dormir jusqu’à ce que nos parents partent à la messe de minuit et là on descendait pour aller voir les cadeaux, les palper pis les remettre à leur place, et revenir à la hâte dans le noir dans des rires étouffés et joyeux de pyjamas, quand on les entendait revenir, d’habitude avec une grosse gagne d’amis pour le réveillon.
Quand on était assez vieux c’était excitant d’avoir le droit de veiller pour le réveillon dans nos beaux habits, nos robes, nos claques, nos passe-montagnes et marcher avec les adultes dans la neige dure au son des cloches de l’église. Des rires qui descendaient le long des rues, le pouls des étoiles brillantes dans le ciel d’hiver de la Nouvelle-Angleterre qui pesait sur les toits dont les glaçons tremblaient à notre passage. Près de l’église on entendait les premières notes de Bach chantées par la chorale des enfants mêlée à celle des adultes menée par un ténor dont tout le monde riait ou presque. Par la porte grande ouverte de l’église la lumière dorée versait ses rayons et à l’intérieur les jeunes filles attendaient en file pour les chanter leurs couplets d’Handel au son des trompettes.
Mon objet préféré dans l’église était la statue du saint qui tenait le petit Jésus dans ses bras. C’était saint Antoine de Padoue mais j’ai toujours pensé que c’était saint Joseph et senti que c’était normal que je le prenne dans mes bras. Mes yeux erraient toujours sur sa statue, lui qui, sous son discret visage de plâtre, tenait l’enfant insubstantiel avec la face trop petite et le corps d’une poupée, les joues pincées sous les boucles peintes, flottant dans le mitan de l’air léger contre son infini mystère de poitrine, le Fils, regardant en bas dans les chandelles l’agonie, au pied du monde, où nous nous agenouillons dans les sombres vestiaires de l’hiver, tous les anges et les calendriers et les autels foudroyants derrière lui, ses yeux fermés sur un mystère dont lui-même n’avait pas connaissance, mais il suivait quand même la croyance que le pauvre saint joseph était l’argile dans la main de dieu (comme je pensais), un vrai saint pénitent et humble - sans rien des frénésies vaines des martyrs, un saint sans gloire, coulpe, accomplissement ou charme franciscain - une tombe sans pierre et un fantôme effacé dans les arcanes de la Chrétienté - lui qui connaissait les étoiles du désert et crachait avec les sages en arrière de la grange - pourvoyeur des affamés, vieux saint vagabond dans le foin et les traversées à chameau - mon Ami secret. Maintenant à la messe de minuit j’étais fier de sa nouvelle place d’honneur en avant de l’église, se tenant devant la famille dans la crèche où tous les yeux se tournaient.
Après la messe la maison était ouverte. Les gagnes revenaient chez nous en troupeaux ou vers d’autres maisons. Les bénévoles d’un organisme de Noël d’origine médiévale et conservé par les Français du Québec et de la Nouvelle Angleterre, la Guignolée, maintenant commanditée par la Société Saint-Vincent-de-Paul, passaient durant ces fêtes ouvertes à tous pour amasser de vieux vêtements et de la nourriture pour les pauvres et ne refusaient jamais un verre de vin doux avec une crossignolle (tresse de pâte frite) et participaient même aux chants dans la cuisine. Ils chantaient toujours leur même cantique avant de partir. Les arbres de Noël étaient toujours immenses dans ce temps-là, les cadeaux étaient empilés et déballés à un moment précis. Quelle joie de voir les belles chemises blanches de la parenté, leurs faces rougeaudes, les rires, la bonhommie ambiante. Pendant ce temps les femmes affairées étaient dans la cuisine avec un tablier par-dessus leur plus belle robe, sortant les tourtières (pâtés à la viande) de la glacière. Des jours entiers de préparation étaient nécessaires pour faire de ces pâtés somptueux un délice : ils étaient d’ailleurs meilleurs froids que chauds. Ma mère faisait aussi un immense ragout de boulettes (ragoûts de boulettes de porc avec carottes et patates) qu’elle servait brûlant à l’assemblée de 12 à 15 parents et amis réunis : son percolateur à café en aluminium pouvait faire 15 grosses tasses. De la glacière aussi on sortait des bols de cretons (terme canadien-français pour les pâtés de campagne) fraîchement préparés, tout juste refroidis, à étendre sur le bon pain croûté qu’on faisait cuire un peu partout en ville dans les boulangeries françaises.
Dans la cohue des cadeaux et du carnage du déballage c’était toujours un délice pour moi de sortir sur la galerie ou même aller plus loin dans la rue à une heure du matin pour écouter le bourdonnement silencieux des étoiles, diamants du ciel, regarder les volets rouges et verts des maisons, m’attarder sur les arbres qui semblaient figés en pleine dévotion, et revoir dans ma tête les événements d’une autre année qui s’achevait. Devant moi, la vision du saint Joseph de mon imagination qui attrape le tout petit enfant. Peut-être que trop de batailles ont été livrées depuis dans les veilles de Noël - ou je me trompe et les petits enfants de 1957 comprennent le secret de Noël dans leur petit cœur pieux.
Jack Kerouac
Texte publié dans le New York World Telegram and Sun du 5 décembre 1957
Traduction libre

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