| Diane Arbus, A Flower Girl at a Wedding, Conn. (1964) |
J'ai été un lecteur d'Alain Farah dès le début, et ensuite je n'ai ouvert aucun autre de ses livres. Je ne sais pas pourquoi. Alain est pourtant quelqu'un que je connais personnellement, de manière peut-être un peu mondaine, mais je n'avais aucune bonne raison de ne pas le lire, qu'elle soit littéraire ou extra-littéraire. Et son livre de poèmes, Quelque chose se détache du port, est le premier livre du Quartanier, alors jeune maison d'édition qui multipliait les bravades stylistiques dans son catalogue, que j'ai véritablement aimé. On dit qu'une première œuvre contient déjà tous les éléments qui, par la suite, s'affineront contre la meule des années, grâce aux rouages du métier. Déjà, en 2004, Alain Farah nous racontait cette histoire qu'il n'avait pas encore vécue, ce présent émaillé de fantômes qu'il apprenait à déchiffrer avec un goût manifeste pour le jeu de miroirs de la narration qu'il déploie maintenant à la lumière d'une seule journée : celle durant laquelle toute votre vie éclate en mille miettes et qu'elle se laisse enfin raconter dans la fatidique clarté de ses trois bienveillantes et tyranniques maîtresses : l'amour, la mort, et le passé qui essaie de les faire sien.
L'amour, pour commencer par ce qui nous libère de nous-mêmes, est tout entier prisonnier du temps dans ce roman à tiroirs qui ouvre à chaque page une nouvelle fenêtre sur ce qu'il enferme et ce qu'il permet. Le temps profane s'y mêle au temps sacré, et c'est entre ces deux pôles que se déploie son errance entre la faillite amoureuse de l'adolescence et la célébration d'un don sans dette auquel manquent les alliances. Et je ne voudrais surtout pas obscurcir l'énorme drôlerie avec laquelle tout cela se déploie, d'un bout à l'autre de ces 24 heures que j'ai traversées en 24 heures, parce que ça se dévore comme un fruit tout juste tombé de l'arbre.
La mort, cet écrin que nous donnons à la disparition, est l'hirondelle tragique qui chante tout au long de ce livre et lui donne son pouvoir orphique : il est cette tentative de ramener à la surface celle qu'on croyait garder pour toujours. Ce dernier regard, avant d'atteindre son but, que le langage jette sur les choses et les fait disparaître à jamais. Ce sont les plus belles pages de ce roman : «J'entends difficilement les rires, je vois difficilement les visages. Eux aussi commencent à disparaître. Ce sont des mots qui remontent, ceux peut-être qui ouvrent un roman que je n'ai pas écrit.» Cette conscience de la fuite que nous tentons chaque fois que nous sommes sur le point de perdre notre précieux, cette perte dont le présent se nourrit, est le seul véritable personnage du roman : «La vie commence et elle nous échappe déjà.»
Dire que je me sens de connivence avec un tel travail sur son propre passé, ce serait dire trop peu sur ce qui me lie profondément à ce livre que je range dans ma bibliothèque quelque part entre Le ciel de Québec de Jacques Ferron et Mon corps et moi de René Crevel. Pas qu'on puisse tellement les comparer, mais surtout parce que je tiens à ce qu'il soit en bonne compagnie.
L'ai eu pour Noël ; ça ne m'encourage que davantage à le lire bientôt !
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