samedi 22 mai 2021

L'ordre rétabli


On est habitués de voir l'ordre établi comme étant l'ordre juste, l'ordre de paix, alors que c'est un désordre. L'injustice, en soi, constitue un désordre. C'est de l'anarchie, l'injustice.
- Michel Chartrand


Les anarchistes ne sont pas ceux qu'on pense. Depuis de nombreuses années, on s'imagine que les anarchistes prennent la rue, incendient des voitures, jettent des briques à la tête de l'escouade anti-émeute, endommagent l'espace public et occupent illégalement des bâtiments en ruine à la recherche d'un renversement du pouvoir qui installerait durablement le désordre dans une société qu'ils jugent injuste.

À juste titre, leurs ennemis jurés, les bons pères de famille de cette même société qui, de leur point de vue à eux, n'est pas injuste mais plutôt inégale, cherchent à asseoir leurs privilèges afin de les conserver le plus longtemps possible, si possible pour toujours. Ainsi, petit à petit, l'idée qu'une minorité d'agités du bocal, de surcroît peu présentables et généralement révoltés, représente une menace pour cette dite société, devient une évidence. La majorité, peu encline aux changements parce que maintenue dans un état juste assez confortable pour avoir peur de perdre le peu qu'elle a, voit donc cette minorité agissante comme une nuisance, créatrice d'un désordre contre-productif.

C'est pourtant l'autre minorité, celle qui se maintient au pouvoir, qui est une nuisance. Mais puisqu'elle incarne l'ordre des choses, elle a le monopole de sa définition.

Elle peut ainsi traiter les éducatrices de nos enfants comme des torcheuses qui n'ont pas droit à des conditions de travail qui leur permettraient d'être indépendantes financièrement et épanouies professionnellement. Ce faisant, elle appauvrit les familles, déstructure le tissu social des communautés et force un déséquilibre économique dans les ménages qui encourage le maintien d'un patriarcat dont les conséquences sont violentes à tous les niveaux : physique, psychologique et symbolique.

Elle privilégie un mode de vie toxique qui détruit les milieux naturels par un développement immobilier et industriel ayant toutes les caractéristiques associées d'habitude à l'anarchie, sauf à un détail près : c'est une anarchie qui a toutes les apparences du conformisme.

Elle finance un système d'éducation qui permet d'assurer à sa descendance un accès privilégié au pouvoir, sous la forme d'institutions privées où l'élite est séparée du reste de la population, aux prises avec des classes surpeuplées dans des écoles qui tombent en ruine.

Bref, ce sont eux, les vrais anarchistes, ceux qui militent activement pour que la règle d'or soit celle du plus fort, comme cela a toujours été le cas d'ailleurs. Ce sont les Athéniens du siècle de Périclès qui, les premiers, ont expliqué à leurs ennemis que la justice ne peut s'appliquer qu'en présence de forces égales. C'est ainsi que Thucydide rapporte leurs paroles dans La Guerre du Péloponnèse : «Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner.»

C'est à la lumière de ce rapport de forces que nous devons comprendre le maintien de l'état d'urgence sanitaire tant que les négociations du secteur public ne seront pas finalisées. De cette manière, les bons pères de la Nation pourront, en toute quiétude, continuer de signer des ententes à la pièce avec tous les corps de métier, jusqu'à ce l'isolement force chacun à accepter l'inacceptable, c'est-à-dire l'appauvrissement continu qui sévit depuis 1982, au moment où le gouvernement de René Lévesque a trahi le peuple qui l’avait porté au pouvoir.

Essayons de nous en souvenir quand le temps sera venu de faire front commun.

Soigner, éduquer, aider : voilà le cauchemar que l'on promet aux anarchistes de l'ordre établi.

vendredi 7 mai 2021

À propos de La voleuse

Francesca Woodman, Eel, Rome, 1977-78.

                                                                  
Le détour par le sublime et par l'enfance permet de mieux saisir ce qui fait obstacle à la nuit.
Michaël Fœssel


C'est très rare qu'on se fait voler un livre. De par leur nature transitoire, les livres passent d'une main à l'autre et se font adopter, abandonner ; on les laisse prendre la poussière et on souffle sur la tranche, l'instant d'après ce sont eux qui nous gardent captifs dans la chambre, ou sur le trottoir de la ville où nous avons décidé de voler la moindre trace de lumière. Tout autour, cette nuit vagabonde, la mère de tout un chacun, n'a pas besoin d'un livre pour savoir ce qu'elle a perdu. Elle ne veut pas rendre la lumière qu'elle a précédé : c'est le signe de sa propre fin.

Alors elle cède. Ce barrage la maintenait captive, même si la nuit est la seule à savoir garder un secret. Elle veut sortir de sa cage, en pleine lumière. Dans la serrure, une forme unique pour épouser le vide, ouvrir la porte et se libérer du reste. Sa mère, assise les mains croisées, attend la morsure de son nom. Elle n'a plus de force que ce livre volé à la brunante par une fille qu'elle ne reconnaît plus, la même qui a frotté sa lampe pour en faire un miroir.

Cette lumière ferait-elle semblant de naître qu'on ne se résoudrait pas à l'achever, c'est le silence partout autour, elle danse comme si les ombres venaient de se lever du sol. Elle se voit. Mais comme elle a longtemps hésité avant de mettre des mots dans la bouche de cette image, soudain cette affamée n'est plus sage comme elle n'a jamais été, elle a déserté pour de bon en emportant toutes ses petites affaires qui brillent au loin comme des souvenirs qu'on a fixé au mur avec des aiguilles.

Il y a de ces livres qui parlent une langue volée à la source, déjà coupable d'avoir dit par le seul sacrilège d'avoir vécu. Leur langue a cette noirceur que n'importe qui peut se mettre sur les lèvres afin de passer à travers la nuit sans être inquiété par la parole.

Ils n'arrivent pas souvent, c'est à peine si on remarque l'absence de ces livres qui, du jour au lendemain, ont été volés à tout le monde.

Ce sont les seuls qui restent, une fois qu'on a retrouvé le silence.

Ils chantent devant la porte.

Daria les laisse entrer, sans dire un mot.

Elle vient de voler toute la honte qui l'empêchait de brûler.

Sur la table de chevet, un témoin allumé : 

Daria Colonna, La voleuse, Poètes de Brousse, 2021, 256 p.