- Michel Chartrand
Les anarchistes ne sont pas ceux qu'on pense. Depuis de nombreuses années, on s'imagine que les anarchistes prennent la rue, incendient des voitures, jettent des briques à la tête de l'escouade anti-émeute, endommagent l'espace public et occupent illégalement des bâtiments en ruine à la recherche d'un renversement du pouvoir qui installerait durablement le désordre dans une société qu'ils jugent injuste.
À juste titre, leurs ennemis jurés, les bons pères de famille de cette même société qui, de leur point de vue à eux, n'est pas injuste mais plutôt inégale, cherchent à asseoir leurs privilèges afin de les conserver le plus longtemps possible, si possible pour toujours. Ainsi, petit à petit, l'idée qu'une minorité d'agités du bocal, de surcroît peu présentables et généralement révoltés, représente une menace pour cette dite société, devient une évidence. La majorité, peu encline aux changements parce que maintenue dans un état juste assez confortable pour avoir peur de perdre le peu qu'elle a, voit donc cette minorité agissante comme une nuisance, créatrice d'un désordre contre-productif.
C'est pourtant l'autre minorité, celle qui se maintient au pouvoir, qui est une nuisance. Mais puisqu'elle incarne l'ordre des choses, elle a le monopole de sa définition.
Elle peut ainsi traiter les éducatrices de nos enfants comme des torcheuses qui n'ont pas droit à des conditions de travail qui leur permettraient d'être indépendantes financièrement et épanouies professionnellement. Ce faisant, elle appauvrit les familles, déstructure le tissu social des communautés et force un déséquilibre économique dans les ménages qui encourage le maintien d'un patriarcat dont les conséquences sont violentes à tous les niveaux : physique, psychologique et symbolique.
Elle privilégie un mode de vie toxique qui détruit les milieux naturels par un développement immobilier et industriel ayant toutes les caractéristiques associées d'habitude à l'anarchie, sauf à un détail près : c'est une anarchie qui a toutes les apparences du conformisme.
Elle finance un système d'éducation qui permet d'assurer à sa descendance un accès privilégié au pouvoir, sous la forme d'institutions privées où l'élite est séparée du reste de la population, aux prises avec des classes surpeuplées dans des écoles qui tombent en ruine.
Bref, ce sont eux, les vrais anarchistes, ceux qui militent activement pour que la règle d'or soit celle du plus fort, comme cela a toujours été le cas d'ailleurs. Ce sont les Athéniens du siècle de Périclès qui, les premiers, ont expliqué à leurs ennemis que la justice ne peut s'appliquer qu'en présence de forces égales. C'est ainsi que Thucydide rapporte leurs paroles dans La Guerre du Péloponnèse : «Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner.»
C'est à la lumière de ce rapport de forces que nous devons comprendre le maintien de l'état d'urgence sanitaire tant que les négociations du secteur public ne seront pas finalisées. De cette manière, les bons pères de la Nation pourront, en toute quiétude, continuer de signer des ententes à la pièce avec tous les corps de métier, jusqu'à ce l'isolement force chacun à accepter l'inacceptable, c'est-à-dire l'appauvrissement continu qui sévit depuis 1982, au moment où le gouvernement de René Lévesque a trahi le peuple qui l’avait porté au pouvoir.
Essayons de nous en souvenir quand le temps sera venu de faire front commun.
Soigner, éduquer, aider : voilà le cauchemar que l'on promet aux anarchistes de l'ordre établi.


