jeudi 24 mai 2012

Le noyau dur

Maxime Catellier, Québec, 2011.
Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l'ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

- Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1549)

Hier soir, des centaines de nos camarades ont été pris en souricière au coin des rues Saint-Denis et Sherbrooke, à Montréal, parce qu'ils ont refusé de se soumettre, refusé d'obéir à une loi inique qui bafoue le droit du peuple à se soulever et à manifester son désaccord.

L'insurrection n'a pas d'itinéraire. Elle descend dans les rues pour renverser le pouvoir à l'usure, à force de marteler ces rues de nos pas et de nos chants, de notre paix furieuse et de nos jambes infinies qui avalent les kilomètres de colère comme autant de chemins à faire tomber le géant qui nous ignore. Nous n'avons pas à vous fournir le tracé de ce qui n'est pas encore tracé.

La violence n'est pas là où on l'attend, n'est pas celle que l'on prétend. La vraie violence naît dans cette volonté de servir et d'obéir qui nous avilit et nous paralyse, ouvrant la voie à toutes les dominations. Si la police nous suit, c'est parce qu'elle obéit.

Nous, qui n'obéissons pas, ne suivons personne. La tête des manifestations, le noyau dur, est le cœur de l'insurrection en cours. C'est quelque part entre le bateau et le phare, dans cet appel inlassable à trouver ce qui nous balaie de part et d'autre dans cette mer où nous avons décidé de plonger.

Comme un prélude à ces marches menées au crépuscule par les étudiants pour rappeler à tout le monde que nous sommes libres, voici que le tintamarre citoyen s'est mis en branle et a pris la rue lui aussi, essaimant dans toute la ville. La police a paniqué, prenant le noyau dur en souricière. Nous avons rejoint  le cortège de Villeray qui s'avançait rue Ontario, et avons remonté Saint-Denis, forçant le blocus policier à reculer pour aller rejoindre le gros des troupes qui tenait toujours en otages nos camarades. Le tintamarre a continué malgré les charges de l'anti-émeute. À la fin, il n'était qu'une poignée à les défier en cognant furieusement sur leurs tambours de fortune. Dur noyau dur.

Nous marchons en faisant comme si ce n'était pas nous qui nous déplacions. Nous jouons à nous imaginer que nous sommes immobiles et que c'est la ville qui marche, que la ville s'écoule de chaque côté de nous comme un fleuve.

- Réjean Ducharme, L'Avalée des avalés (1966)

C'est la ville qui marche, Bérénice. Nous nous tenons au milieu de ses flots comme des colonnes de brume. La dispersion est inutile.

samedi 19 mai 2012

Des bêtes féroces de l'espoir

Maxime Catellier, Rue de Ménilmontant, Mai 2011.
Quand je serai vieille, je serai vieille.
- Geneviève Desrosiers

Il semble que non seulement le gouvernement québécois ait ouvertement déclaré la guerre à la jeunesse, mais que le peuple du Québec se laisse manipuler par une opinion publique créée de toutes pièces, et dont les coups de sonde non-probabilistes nous apprennent, comme par magie, que les Québécois sont d'accord avec le gouvernement pour imposer aux associations étudiantes un cadenas qui n'est pas sans rappeler celui de notre vieux Maurice Duplessis, cet épouvantail à effrayer les ignorants. Que mes concitoyens ont peur, eux aussi, de la jeunesse, quand cela fait bientôt trois mois qu'elle manifeste son désir de changer la vie, de transformer le monde. Cela ne vous rassure-t-il pas, de savoir que la jeunesse est idéaliste, passionnée, téméraire et entêtée? Vous préféreriez peut-être qu'elle soit réaliste, mesurée, prudente et soumise?

Je crois être en mesure de vous dire, après avoir marché avec eux durant toute une semaine, qu'elle est formidablement dangereuse. Dangereuse pour le confort gangrené dont jouit cette société malade sans le savoir, dangereuse pour ce système politique dont les ficelles sont si visibles, dont les failles sont si grandes, qu'il a maintenant besoin d'un théâtre juridique pour nous jouer sa triste comédie. Dangereuse pour ceux qui ont tout intérêt à ce que le système d'éducation devienne peu à peu une usine à cerveaux dont l'hyper-spécialisation empêchera à moyen terme de porter sur le monde un regard assez large pour embrasser l'horizon.

Mais ne nous aventurons pas dans le général, dans la métaphore, car nous pourrions perdre toute crédibilité. Ces gens-là ne veulent pas entendre parler d'horizon, et encore moins de l'embrasser. Ils veulent l'encadrer et le poser au mur, comme un trophée de chasse. J'ai des nouvelles pour eux : Nous reviendrons, nous aurons à dos le passé, et à force d'avoir pris en haine toutes les servitudes, nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir. Cette citation de Gaston Miron, avec laquelle Gabriel Nadeau-Dubois a terminé son intervention durant l'événement Nous?, le 7 avril dernier, nous n'avons pas peur de la faire nôtre.

Nous n'avons pas peur de la poésie. Nous n'avons pas peur de l'insurrection. Nous n'avons pas peur de l'acharnement. Nous n'avons pas peur de la police. Hier, le long cortège humain qui remontait le boulevard Saint-Laurent jetait ses cris contre le regard vide de ces fêtards soûlés de mépris, contre l'absence de rêve dans un pays qui en a bien besoin pour en devenir un. Nous sommes votre rêve. À vous de nous dire si vous êtes prêts à vous réveiller et à le vivre vraiment.

vendredi 4 mai 2012

La honte

Maxime Catellier, Mort au curé, Été 2009.
Pis surtout, c'est d'la faute des jeunes, han... Plusse que les jeunes grandissent, plusse qu'y nous font honte... Si c'était inque de moé, la maudite jeunesse, han, ça marcherait à coups de pieds dans le derrière... C'est jamais content de rien... ça chiale tout l'temps... Tu leu donnes n'importe quoi, ça chiale encore... Tu leu donnes toute, c'est pas ça qu'y veulent... Pis y nous font honte... Maudit, quand on était p'tit, on chialait tu? On a jamais chialé... Pourtant, on avait rien... On faisait toute dans à rue... Ben y avait pas d'autes places pour rien faire... On jouait dans à rue, on marchait dans à rue, on s'faisait écraser dans à rue, toute... Ben on l'savait comment c'tait effrayant dans à rue, par exemple... On voulait pas qu'nos enfants soyent dans à rue, nous autes... On a toute faite pour pas qu'y soyent dans à rue... Y comprennent pas ça aujourd'hui... Y sont même pas reconnaissants... On a toute faite pour eux autes... Pendant des années, on s'é saigné à blanc pour pas qu'y soyent dans à rue, nous autes... On a travaillé comme des caves, on a payé des taxes, on a payé des impôts, nous autes, pour pas qu'y soyent dans à rue... On a bâti des CEGEP, des porlyvalentes, des centres culturels, y ont eu toute ces enfants-là... pour pas qu'y soyent dans à rue... Ces p'tits maudits-là, aussitôt qu'on tourne le dos, y prennent des pancartes, bang! y sont dans à rue!

Yvon Deschamps, La Honte (1969)

Si je comprends bien, non seulement mon peuple est en faveur d'une hausse des droits de scolarité, donc d'une accessibilité réduite aux études, mais il appuie un gouvernement corrompu dans son intransigeance envers le mouvement étudiant. Je n'ai jamais eu aussi honte de toute ma vie. Honte de voir et d'entendre mes concitoyens embrasser le discours idéologique que le Parti Libéral du Québec utilise pour masquer tant bien que mal sa réelle volonté : faire en sorte que la jeunesse qui décide d'aller s'asseoir sur les bancs des universités le fasse dans la seule optique de faire carrière dans le domaine choisi. Car si l'endettement grimpe, le carriérisme fera de même. La seule raison valable pour s'endetter à ce point sera de décrocher un emploi au bout du compte. En réduisant ainsi la mission de l'université à un horizon purement carriériste, on facilitera le rapprochement entre l'entreprise privée et les départements, de même qu'on mettra en péril les domaines d'études où ce rapprochement est plus ou moins inexistant : littérature, philosophie, anthropologie, histoire... bref, toutes ces disciplines qui ont fondé notre rapport au monde et nous ont permis d'appréhender sa complexité. L'université deviendra, à plus ou moins long terme, une simple école de métiers où l'on investit dans une formation pour obtenir un emploi payant. J'ai honte.

À cette honte s'ajoute un malaise grandissant devant le mépris dans lequel on tient la jeunesse. Selon les sondages creux publiés ces jours-ci, la population de notre belle province est dérangée par l'intransigeance du mouvement étudiant. À ces humeurs manifestement irréfléchies, je répondrai que l'intransigeance actuelle de la jeunesse québécoise est mon seul motif de fierté. Je suis aussi fier de cette jeunesse intransigeante que j'ai honte de l'opinion publique. Et je tiens à le dire, haut et fort : je souhaite que cette jeunesse se radicalise de plus en plus, qu'elle ne lâche pas le morceau, et qu'aux prochaines élections, elle vote massivement contre ces momies abrutissantes qui s'invectivent à l'Assemblée Nationale. Je veux que cette jeunesse me donne un gouvernement radicalement à gauche, un gouvernement qui taxera les banques et enverra en prison tous les bandits à cravates, un gouvernement qui protégera nos ressources naturelles et mettra fin à cette république de bananes analphabète.

Comme le disait si bien Gérald Godin : J'ai mal à mon pays. Mal à un pays où la seule chose qui importe est le prix du gaz que tu mets dans ton char et le temps que ça prend pour aller à job et revenir chez vous. Mal à un pays où la moindre perturbation quotidienne est perçue comme une insulte plutôt qu'une occasion de réfléchir à des enjeux primordiaux. Mal à un pays où l'on écrase des artisans sous le bulldozer d'eau de javel qui a permis à des industriels d'étendre leur empire de l'insipide. Mal à un pays qui reporte au pouvoir depuis 9 ans ce crosseur acharné et malicieux qui, les deux mains sur le volant, se remplit les poches et celles de ses amis en nous crachant dans face. Mal à un pays qui refuse de naître et ne veut pas mourir non plus. Mal à un pays qui aime se vautrer une fois par année dans un drapeau en vomissant sa caisse de 24 tout en écoutant les chansons débilitantes de ses vedettes pop et en ignorant obstinément les créateurs et leurs conditions faméliques. Mal à un pays qui méprise cette belle jeunesse qui seule lui rappelle aujourd'hui que nous ne sommes pas les esclaves de notre quotidien, et que le monde peut changer.

À vous, filles et garçons qui partez chaque nuit du square Berri pour hanter les rues de votre révolte, j'offre les restes de mon cœur que la honte n'a pas rongés.