lundi 14 octobre 2013

Les petits rois

Marcel DZAMA, Room full of liars, 2007.
On croyait savoir que l'histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut vérifier qu'elle disparaît du monde avec elle.
- Guy DEBORD, Commentaires sur la société du spectacle (1988)

Toutes voiles dehors, le consensus québécois se cristallise ces jours-ci autour d'une charte censée représenter nos «vraies valeurs», notre oppidum imprenable contre la barbarie du monde extérieur. Étonnant que cette barricade se hisse à peine un an après la révolte étudiante du printemps 2012, comme si le discours identitaire venait déplacer le débat loin du gouffre que la jeunesse a ouvert sous les pieds de la classe politique. Ne vous faites pas d'illusion : ces simagrées ne sont pas les dernières. Il faudra plus que des marches et des vitres fracassées pour les faire changer de ton. Vous aurez le temps de devenir quelqu'un, de publier un livre sur vos faits d'armes, de renier votre passé avant que quoi que ce soit ne vienne changer le cours des choses. Nous sommes assis sur un volcan qui s'est éteint il y a longtemps.

Pendant ce temps, dans le centre névralgique où cette révolte s'est affirmée, on s'apprête à élire un organisateur de soupers spaghetti dont les mains sont si sales qu'il peut chasser sans son chien. Le gros Coderre, comme l'appelait affectueusement Pierre Falardeau dans ses dernières chroniques pour le ICI, alors que sa voix graveleuse tonnait à travers nos mardis matins pour que la jeune assistante retape son texte sur ordinateur, le gros Coderre, dis-je, s'apprête à sauver Montréal de la turpitude mafieuse en se tapant sur la bedaine. La classe! C'est comme si on s'amusait à mettre en scène mon pire cauchemar, version municipale. Si l'ambition peut dévorer les hommes, elle ne viendra malheureusement jamais à bout du gros Coderre. S'il pouvait mettre la main sur le conseil municipal d'un village de cinquante habitants juste pour couper le ruban d'inauguration du concours de la vache qui chie, il le ferait. Et il n'a pas fini de nous faire chier, je vous en passe un papier.

Vous ne croyez plus en la démocratie, bon peuple de Montréal? C'est de votre faute si le dernier taux de participation s'élève à 39% ? Eh bien, rassurez-vous. La démocratie, ça fait longtemps qu'elle a pris le bord. L'histoire en est garante. Et quand l'histoire ne s'écrit plus qu'à la lumière du mensonge, la démocratie se plie aux impératifs du présent.

Garde-moi une plotée de spaghat, Coderre. Pis laisse faire la sauce.

mardi 21 mai 2013

Mille mots sur un portrait de toi

Zou, 19 mars 2013

Le portrait est un art périlleux dont rien ne peut assurer la réussite. Cela tient à un fil tendu entre le photographe et son sujet. On ne photographie pas une personne, mais un moment de cette personne, l'éclair très vif de ce temps perdu où elle vous a accordé son regard. C'est un mystère en plein soleil, pour reprendre la belle formule d'Arthur Cravan. Il est tout à fait illusoire de penser que nous pouvons saisir l'essence d'un être en capturant son image le matin d'une tempête, quand le fil qui vous relie à elle sort négligemment de son sac et traîne dans la neige. Le portrait n'est pas une éclaircie, il obscurcit davantage cette tentative de se saisir d'elle en multipliant le sens de ce regard qu'elle vous adresse. L'angoisse se mue soudain en attente, l'envie n'a plus envie de partir, et vous appuyez sur le déclencheur qui aussitôt vous fait perdre toute notion de finalité. Le portrait idéal, lui, est celui qui vous tourne le dos et continue son chemin sans jamais se retourner. Ce regard que vous n'avez plus, il est le seul regard possible.

C'est pourquoi je t'adresse ces mille mots, les derniers, avant de m'en aller écrire cette lettre épaisse comme un livre. Il y a trop de bruit, ici, pour continuer de me servir de cette fenêtre comme un tableau où je note les moindres sursauts de mon regard sur toi. On nous écoute, j'ai l'impression. Et c'est à toi que je veux parler, c'est à toi que je veux dire tout cela. Au moment où je croyais avoir perdu mes mots, tu es venu me dire que je les avais toujours au fond de moi, qu'il suffisait d'ouvrir la porte et de laisser entrer la tempête. Et j'ai pu finir ce long poème, et j'ai pu finir ce livre. Tu m'as simplement permis d'ouvrir la porte sur le dehors. Je ne t'en remercierai jamais assez.

Et ce matin du 19 mars 2013, quelque chose a débloqué dans mon cœur et dans ma tête. J'étais soudainement capable d'écrire exactement ce que je ressentais. C'est étrange, car la poésie nous permet souvent de jouer entre l'ombre et la proie, entre ce que nous cherchons à dire et ce que nous voulons taire. Ce matin-là, la proie était endormie, l'ombre engloutie par la neige. Ton sommeil épousait la neige qui tombait par la fenêtre, je te l'ai déjà dit mille fois. Mais cette image a tant marqué mon esprit qu'il est maintenant incapable de se déprendre de cette évidence. Le sommeil d'une tempête. Dormir dans la neige. Les déclinaisons de cette image sont infinies. Je ne sais comment je vais faire pour arrêter de les écrire, si ce n'est cette fin dont l'évidence m'a dernièrement frappé. Un dernier sommeil avant de tomber dans la vie pour toujours. Car c'est la vie, et non la mort, qui est la plus effrayante de toutes les corneilles. Prendre la décision de la vivre selon ce que nous ressentons, et de faire tomber ce mur d'incertitudes qui nous ronge jusqu'à la moelle.

J'ai quelquefois l'impression que cette histoire va clore un chapitre de nos vies, qu'elle va ouvrir sur quelque chose d'autre, que nous ne serons plus jamais les mêmes. Déjà, nous avons changé. Quand j'essaie de me souvenir qui j'étais en 2012, j'ai le vertige. Je n'ai pas la moindre idée de ce que j'étais, seulement de ce que je ne suis plus. Je ne suis plus l'homme de cette femme que j'ai tant aimé. Je ne suis plus le marcheur infatigable de la nuit de mai. Je ne suis plus le gérant de cette salle où je t'ai rencontrée. Je suis ici, dans ma forêt très douce, avec mon chat. Et je t'écris sans arrêt parce que tu as ouvert cette brèche en moi, une brèche où j'ai aperçu très clairement ce que je n'étais plus. Il n'y a plus de neige, que cette pluie grise et fine qui m'a réveillé ce matin. La neige continue de tomber en moi, c'est une tempête qui ne partira jamais.

Et tu le sais. Tu sais que peu importe le temps qu'il te faudra, je serai toujours là. Même si entretemps je rencontre quelqu'un, tu sais que si tu reviens frapper à ma porte, la tempête aura continué de neiger en moi. C'est la neige éternelle, cause I love you like a mountain. Je ne peux rien y faire. Crois-moi, si je pouvais faire autrement, ça ferait longtemps que je les embrasserais toutes. Toutes les belles femmes de ce monde qui revit, pendant que la neige continue de tomber dans mon cœur. Je ne veux pas leur mentir. Je me suis trop menti à moi-même. J'ai pris cette décision à l'aube, le 19 mars 2013. Je ne me mentirai plus jamais, et je vais te dire ce que je ressens. J'ai ôté un à un les filtres qui s'encrassaient en moi et les ai jetés pour toujours. Peu importe si la lettre que je t'ai écrite ce matin-là t'a éloignée de moi, je ne la regrette pas un seul instant. L'autre, celle que je m'en vais écrire là-bas, servira d'écrin à la première. C'est l'enveloppe que tu n'ouvriras jamais, car tu n'auras jamais besoin de l'ouvrir. Elle est dans tes yeux pleins de lumière, dans ta voix chercheuse d'or, dans tes bras sauvages de ne rien garder, entre tes jambes qui courent à tout prendre des rues qui défilent sous ton corps que j'aime parce qu'il est la parfaite incarnation de ton esprit se cognant contre les barrières de ce monde qui a peur que tu t'envoles. J'ai peur que tu t'envoles, moi aussi. Mais il n'y a rien de plus beau.

Devant ce portrait, j'ai tracé ces mille mots qui vont clore la préhistoire de cette lettre épaisse comme un livre. Je ne dirai plus rien avant d'avoir caché les derniers mots sous la neige, avant d'enfouir ces amants qui ont décidé de tomber dans la vie. Attends-moi, Zou. J'arrive.

It had to do with life more than with art, you know.
- Robert Frank

samedi 18 mai 2013

Corps étrangers

Nan Goldin, Honeymoon suite, Nuremberger Eck, Berlin, 1994.

People are strange when you're a stranger
Faces look ugly when you're alone
Women seem wicked when you're unwanted
Streets are uneven when you're down

- James Douglas Morrison

Le dernier matin avant que tu disparaisses, j'ai perdu l'usage de mon corps. Cette vieille chose, définitivement, ne me servira plus à rien. Aussi bien l'emporter avec moi là-bas, dans ma retraite de juin, au fond de ces bois qui écouteront mon histoire pour la première fois. L'histoire de cette tempête qui a volé mon coeur et tué mon corps. J'ai encore un peu de sa neige dans mes cheveux. On ne pourra pas me reprocher d'avoir exagéré mes avances. Je t'ai laissée dormir et j'ai perdu le sommeil. Mes yeux se sont brûlés à l'air triste des rues que je ne reconnais plus. Mes chemins croisés, décroisés, comme tes jambes au bout de Toi qui parlent la langue des jambes. Le dernier matin, le premier, qu'importe, je me sens toujours abandonné quand tu pars. Je ne me sens pas laissé à l'abandon, mais comme je m'abandonne à toi, tu me manques. C'est une forme d'ennui violente liée au passage du temps, à ce temps qui devient l'espace de vivre. Que tu ne puisses t'abandonner à moi enlève le vivre de cet espace qui retourne à son état primitif, à cette horloge dont le tic-tac provoque l'ennui, la nostalgie d'un espace futur.

J'aime trop loin, chante la belle Alice. Cette petite phrase toute simple tape dans le mille de cet abandon qui circule entre le temps et l'espace et finit par nous perdre au jeu de l'attente. Elle ne reviendra jamais. C'est mon côté tragique. J'aime mieux me dire ça que d'être sans cesse dans l'espérance du retour. Ça finit par ronger tout, temps et espace, et il ne reste plus que l'ennui. Tandis qu'ici, dans ma forêt de ville où la lumière fait l'amour dans les feuilles des arbres, je ne m'ennuie pas. Tu me manques, ce n'est pas pareil.

Un lit défait, vide, refroidi par l'absence des corps qui l'ont bordé. Il chante avec les rideaux, d'une voix enrouée, avec les oiseaux qui piaffent dans le cèdre. Il chante les chansons de ma vie, une par une, pour ne pas les oublier. Elles finiront par me rendre les images qu'elles ont imprimées sur mes souvenirs, et par sortir de la cage où je les ai mises. Ce matin, le lit défait chante avec le vieux Bob, et je voudrais être ailleurs qu'abandonné de Toi, je voudrais être là où personne ne peut m'abandonner : dans le lit de la veille.

mercredi 1 mai 2013

L'amour, la mort pis toute

Jean BENOÎT, Langage des Oiseaux.
À tout prendre plutôt qu'à bout de souffle. Ce choix a toujours été le mien, et les films qu'on peut en tirer ne sont que la bande sonore de mon cœur qui bat. Je suis de ces oiseaux qui nourrissent le langage avec les fleurs, ces fleurs que l'on trouve au fond des yeux. Je peux me battre pour ces fleurs, mais il faut qu'il y en ait. Je ne prendrai pas ce chemin-là s'il n'y a que des épines et des ronces, des absences et du vide. Suis-je si complètement mauvais, si inutilement naïf, si désespérément niaiseux pour qu'on prenne tant de plaisir à me jeter des torrents de bruit quand je ne demande que des éclairs de Toi? Je ne te laisserai pas le choix : c'est moi qui vais disparaître. Je vais partir et tu verras bien si c'est amusant d'être libre tout seul. Alfred, conduis-nous loin de la Pologne. Chacun son tour d'être mangé.

Tu m'as demandé si je pensais à la mort. Toujours. C'est bien la seule chose qui me garde en vie. La mort et ton coeur qui bat dans ton corps nu au soleil de minuit. Ton sexe comme la tranche rose d'un livre noir. L'intérieur de tes cuisses douces comme la deuxième fois. Ton seul baiser pour vrai, penchée sur moi comme pour arroser la pluie. Perdue. Ma jeunesse perdue qui se remet de la mort, qui va se relever et descendre vers le fleuve pour prendre la main de n'importe qui. Mon appartement vide, la lumière dehors qui entre dans la cuisine comme une femme égarée dans la cour des miracles. Va t-en, va t'en pas. Est-ce que j'ai l'air d'être sérieux? Tu me noies dans la fièvre qui ne grimpe jamais. Je veux que tu partes, que tu cours, que tu traces une flèche sur le trottoir pour me dire où ne pas te courir après.

Descends, descends plus bas. J'ai appris le langage des oiseaux. Sur un lit de camp, en plein Paris, j'étais le garçon de ferme d'un fantôme sans terre. J'ai pris la main de la vieille femme du monde, l'ai guidée jusqu'à l'avenue Rachel pour qu'elle aille nourrir les chats du cimetière. Moi, je bandais devant les tombes. À tout prendre plutôt qu'à bout de souffle, je ne cours plus derrière toi. Je suis devant. Je n'attends plus après personne, et j'aime la mort de chaque mot.

lundi 14 janvier 2013

La méprise et la distance

Jacques-André BOIFFARD, Prêtre à Paris, vers 1928.

Il ne faut pas trop en vouloir au chroniqueur Christian Rioux, faire-valoir idéologique de la droite pragmatique et identitaire au journal Le Devoir, de si mal mesurer ses paroles lorsqu’il se risque à parler de culture. À vrai dire, il est ici comme un étranger dans une maison qui s’est faite en son absence, pour paraphraser notre Gaston national. Du haut de Paris, il observe nos ébats dans la fange définitive de ce peuple mourant à petit feu avec une langue qui n’est plus bonne qu’à se plaindre de sa marde. Il s’en désole, tel un Talleyrand se plaignant après la Révolution de la «douceur de vivre» perdue, de cet Ancien Régime qui alimente la nostalgie d’un passé doré et glorieux.

La réalité ne nous laisse pas ce luxe à nous, gens de la fange, de s’égosiller comme une pleureuse sur une langue qui n’a jamais existé. L’Abbé Rioux a beau se prendre pour Talleyrand, il n’en demeure pas moins que son argumentaire se consolide autour de ce motif accaparant de notre identité : son déclin inéluctable. Comme seul argument d’autorité, une moitié de sociologue de basse-cour dont les pirouettes mentales préparent de copieux discours creux à ceux qui continuent de lui fournir des armes. Oh, et j’oubliais, le chroniqueur fait aussi montre de sa grande connaissance de la chanson québécoise en citant quelques phrases et un morceau de Plume, un grandissime trublion dont il aurait par ailleurs saisi la profondeur, contrairement à la superficialité crasse de sa tête de turc, Lisa LeBlanc. Gageons qu’au temps béni du Vieux show son sale, il aurait eu plus de difficulté à sonder la profondeur de ce visage couvert de sperme qui surplombe les piliers de taverne, sur la photo qui orne la pochette du disque. Il a beau jeu, Rioux, de ne pas se formaliser de Plume… à 40 ans de distance!
Tandis qu’ici, errant de taverne en taverne, nous avions saisi toute la profondeur du désespoir beuglé sans fioritures par l’Acadienne au banjo, là-bas l’Abbé Rioux avait les oreilles en chou-fleur. Évidemment, à force de se repasser les discours de Sarkozy en boucle pour sentir revivre en lui le glorieux destin de la France, notre homme a confondu ce destin avec le nôtre. Si «nous ne sommes pas sourds au génie d’une langue», comme l’écrivait Michèle Lalonde dans Speak White, ce n’est pas que nous nous contentons toujours des «chants rauques de nos ancêtres et du chagrin de Nelligan». Dans ce noir absolu où l’Histoire voulait que nous passions, nous avons inventé la langue qui nous a permis d’aimer et de vivre.
Ironiquement, ce cri du désespoir a valu à son auteure une reconnaissance aussi immédiate que suspecte. Suspecte aux yeux de ceux qui n’ont pas vu le train passer, qui n’étaient pas là quand Lisa chantait ça à tue-tête et que nous étions quelques-uns, une poignée, puis une foule, puis une maudite gagne à apaiser notre cœur avec ça, à entendre cette langue bleue comme un feu qui ne nous vient surtout pas du quai de Conti. Alors avant de vous prononcer sur notre déclin, son père, demandez-vous donc si vous avez compris ce qui se passe ici. La jeunesse, elle n’a pas envie de décliner. Elle a juste envie de vivre et d’aimer, comme toutes les jeunesses du monde. Et ça, ça fait chier les vieux cons.