![]() |
| Rembrandt, La Lapidation de saint Étienne (1625) |
Le matin du 27 juin était clair et ensoleillé, avec la chaleur fraîche d’un vrai jour d’été; les fleurs s’épanouissaient à profusion et l’herbe était grasse et verte. Les gens du village se mirent à s’assembler dans le square, entre le bureau de poste et la banque, autour de dix heures; dans certaines villes il y avait tellement de monde que la loterie durait deux jours et qu’elle devait commencer le 26 juin, mais dans ce village, où il avait environ 300 personnes, la loterie en entier durait seulement deux heures, alors elle pouvait commencer à dix heures du matin et les villageois avaient le temps de rentrer chez eux pour l’heure du dîner.
Les enfants furent les premiers à s’assembler, bien sûr. L’école venait de se terminer pour les vacances d’été, et le sentiment de liberté démangeait sérieusement la plupart d’entre eux; ils avaient l’habitude de se réunir d’abord en silence avant d’entrer dans un jeu tapageur, parlant encore de la classe et du professeur, des manuels et des réprimandes. Bobby Martin avait déjà rempli ses poches de pierres, et les autres garçons l’imitèrent sans tarder, choisissant les pierres les plus rondes et les plus douces; Bobby et Harry Jones et Dickie Delacroix – les villageois prononçaient ce nom «Dellacroy» - finirent par amasser un gros tas de pierres dans un coin du square et à le protéger des rafles des autres garçons. Les filles se tenaient à l’écart, parlant entre elles, espionnant les garçons, et les tout petits prenaient la poussière ou s’accrochaient par la main à leurs grands frères et leurs grandes sœurs.
Bientôt, les hommes commencèrent à arriver, faisant le décompte de leurs enfants, parlant de récolte et de pluie, de tracteurs et d’impôts. Ils se tenaient ensemble, loin du tas de pierres dans le coin, et leurs blagues restaient discrètes, ils souriaient plutôt qu’ils riaient. Les femmes, habillées de robes et de chandails de ménagères usées, arrivèrent peu après leurs hommes. Elles se saluaient mutuellement et échangeaient des bouts d’anecdotes en allant rejoindre leurs maris. Bientôt les femmes, auprès de leurs maris, appelèrent leurs enfants, et les enfants les rejoignirent à reculons, après quatre ou cinq fois. Bobby Martin évita de peu la poigne de sa mère et courut en riant jusqu’au tas de pierres. Son père éleva la voix clairement, et Bobby revint rapidement et prit sa place entre son père et son aîné.
La loterie était animée – tout comme les sets carrés, la maison des jeunes, la fête d’Halloween – par M. Summers, qui avait le temps et l’énergie de se consacrer aux activités sociales. Il avait la face ronde, l’air jovial, et possédait la compagnie de charbon, mais les gens le plaignaient parce qu’il n’avait pas d’enfants et que sa femme était une chipie. Quand il arriva au square avec la boîte noire en bois sous le bras, on entendit un murmure traverser la foule des villageois, et il fit un signe en disant : «Un peu de retard, aujourd’hui, messieurs dames.» Le maître des postes, Mr Graves, le suivait de près avec un tabouret à trois pattes, et le tabouret fut placé au centre du square et M. Summers posa la boîte noire dessus. Les villageois gardaient leurs distances, laissant un espace entre eux et le tabouret, et quand M. Summers dit : «Vous voulez bien me donner un coup de main?», il y eut une hésitation avant que deux hommes, M. Martin et son plus vieux, Baxter, prirent les devants pour tenir la boîte solidement sur le tabouret pendant que M. Summers brassait les papiers à l’intérieur.
L’attirail d’origine de la loterie était perdu depuis longtemps, et on utilisait la boîte noire reposant maintenant sur le tabouret avant même la naissance du vieux Warner, le plus vieil homme du village. M. Summers parlait souvent aux villageois à propos de la confection d’une nouvelle boîte, mais personne n’aimait bousculer aussi peu la tradition que celle représentée par la boîte noire. On racontait que la boîte actuelle avait été faite à partir de quelques morceaux de la boîte qui l’avait précédée, celle qui avait été construite quand les premiers colons s’établirent pour fonder un village ici. Chaque année, après la loterie, M. Summers recommençait à parler d’une nouvelle boîte, mais chaque année l’idée finissait par se perdre avant que quoi que ce soit ne fut entrepris. La boîte noire se détériorait d’année en année ; maintenant elle n’était plus entièrement noire, et une large fente sur le côté montrait la couleur du bois d’origine, et à d’autres endroits elle était pâle ou tachée.
M. Martin et son plus vieux, Baxter, tinrent la boîte fermement sur le tabouret jusqu’à ce que M. Summers eût brassé tous les papiers avec sa main. Puisque tant d’aspects du rituel avaient été oubliés ou abandonnés, M. Summers avait réussi à remplacer les retailles de bois qui avaient été utilisés depuis des générations par des bandes de papier. Les retailles de bois, avait avancé M. Summers, faisaient très bien l’affaire quand le village était petit, mais maintenant que la population s’élève à trois cent personnes et qu’elle va en augmentant, il est nécessaire d’utiliser quelque chose qui prend moins de place dans la boîte noire. Le soir précédant la loterie, M. Summers et M. Graves confectionnaient les bandes de papier et les mettaient dans la boîte, pour ensuite la ranger en sureté dans le coffre-fort de la compagnie de charbon de M. Summers jusqu’à ce qu’il soit temps de l’amener au square le matin suivant. Le restant de l’année, la boîte était rangée ailleurs, à un endroit chaque fois différent; elle avait passé une année dans la grange de M. Graves et une autre dans le sous-sol du bureau de poste, ou encore abandonnée sur une tablette de l’épicerie Martin.
Il y avait beaucoup de choses à régler avant que M. Summers puisse déclarer l’ouverture de la loterie. Il y avait les listes à vérifier – chefs de famille, chefs de chaque foyer pour chaque famille, membres du foyer dans chaque famille. Il y avait l’assermentation officielle de M. Summers par le maître des postes en tant qu’animateur de la loterie ; il y avait déjà eu, se souvenaient certains, une sorte de récital, effectué par l’animateur de la loterie, un chant routinier et atone qui était répété dûment chaque année; certains croyaient que l’animateur de la loterie, autrefois, était seulement présent lors de ce récital, d’autres disaient qu’il était supposé se promener dans la foule, mais cela faisait de nombreuses années que cette partie du rituel était tombée en désuétude. Il y avait aussi, dans ce temps-là, une salutation officielle que l’animateur de la loterie était obligé d’utiliser pour s’adresser à chaque personne qui venait piger dans la boîte, mais cela avait aussi changé avec les années, maintenant l’animateur avait seulement l’obligation de s’adresser à chaque personne qui s’approchait. M. Summers était habitué à tout cela; avec sa chemise blanche et son jean bleu, une main négligemment posée sur la boîte noire, il avait l’air à son affaire pendant qu’il parlait longuement à M. Graves et aux Martin.
Alors qu’il cessa de parler et se tourna vers les villageois assemblés, Mme Hutchinson arriva en trombe sur le chemin menant au square, un chandail noué aux épaules, et prit place en arrière de la foule. «Complètement oublié quel jour nous étions» dit-elle à Mme Delacroix qui était à côté d’elle, et toutes deux rirent doucement. «Je pensais que mon homme était en train de corder du bois derrière» continua Mme Hutchinson, «mais quand j’ai regardé par la fenêtre les enfants n’étaient plus là, et je me souvenu qu’on était le 27 et je suis venu en courant.» Elle essuya ses mains sur son tablier, et Mme Delacroix dit : «Tu arrives quand même à temps, ils sont encore en train de parler, là-haut.»
Mme Hutchinson étira le cou pour voir à travers la foule et aperçut son mari et ses enfants qui se tenaient en avant. Elle toucha le bras de Mme Delacroix en guise d’au revoir et commença à creuser son chemin à travers la foule. Les gens se tassaient de bon cœur pour la laisser passer; deux ou trois laissèrent tomber, d’une voix tout juste assez forte pour se faire entendre, «voilà enfin ta femme, Hutchinson», ou encore «elle est arrivée, Bill». Mme Hutchinson rejoignit son mari, et M. Summers, qui l’attendait, dit d’une voix joyeuse : «on croyait bien qu’il allait falloir commencer sans toi, Tessie». Mme Hutchinson répondit, en souriant : «il aurait quand même pas fallu que je laisse de la vaisselle sale dans l’évier, hein, Joe?» et un rire léger parcourut la foule pendant que tout le monde reprenait sa place après l’arrivée de Mme Hutchinson.
«Bon, maintenant» dit M. Summers d’un ton sérieux, «on devrait s’y mettre, en finir avec tout ça pour retourner au travail. Quelqu’un manque à l’appel?»
«Dunbar» dirent quelques uns. «Dunbar, Dunbar.»
M. Summers consulta sa liste. «Clyde Dunbar» dit-il. «C’est vrai, il s’est cassé la jambe. Qui pige pour lui?»
«Moi, j’imagine» dit une femme, et M. Summers se retourna vers elle. «La femme pige pour son mari» dit M. Summers. «Tu n’as pas un fils plus vieux pour le faire à ta place, Janey?» Même si M. Summers et tout le monde au village savaient pertinemment la réponse à cette question, c’était le travail de l’animateur de la loterie de poser officiellement de telles questions. M. Summers attendit avec un air poli la réponse de Mme Dunbar.
«Horace n’a pas encore seize ans» dit-elle avec dépit. «J’imagine que c’est à moi de piger pour mon homme cette année.»
«D’accord» dit M. Summers. Il prit note sur la liste qu’il tenait dans sa main. Alors il demanda : «Le petit Watson va piger cette année?»
Un grand garçon dans la foule leva sa main. «Par ici, dit-il. Je pige pour maman et moi.» Il cligna nerveusement des yeux et baissa la tête pendant que plusieurs voix dans la foule disaient des choses comme «bon garçon, Jack» et «ta mère a enfin un homme pour piger à sa place.»
«Bon, dit M. Summers, je pense que c’est tout. Le vieux Warner est là?»
«Présent» dit une voix, et M. Summers hocha la tête.
Un silence soudain se fit sur la foule alors que M. Summers s’éclaircit la voix et regarda la liste.
«Tout le monde est prêt? lança-t-il. Je vais lire les noms – les chefs de famille d’abord – et les hommes viennent piger un papier dans la boîte. Gardez le papier plié dans votre main sans le regarder jusqu’à ce que tout le monde ait eu son tour. Compris?»
Les gens étaient tellement habitués de faire cela qu’ils écoutaient à moitié les consignes; la plupart étaient muets, se mouillant les lèvres, ne regardant nulle part. Alors M. Summers leva sa main et dit «Adams.» Un homme se détacha de la foule et s’avança. «Salut Steve» dit M. Summers, et M. Adams répondit «salut, Joe» en souriant nerveusement, sans rire. M. Adams plongea la main dans la boîte et en sortit un papier plié. Il le tint fermement du bout des doigts en retournant rapidement à sa place dans la foule, où il était un peu à l’écart de sa famille, le regard fuyant sa main.
«Allen, dit M. Summers. Anderson… Bentham.»
«On dirait que le temps passe de plus en plus vite entre les loteries» dit Mme Delacroix à Mme Graves dans la rangée arrière. «On dirait que la dernière était la semaine passée.»
«Le temps passe vite, en effet» dit Mme Graves.
«Clark… Delacroix.»
«C’est le tour de mon homme» dit Mme Delacroix, retenant son souffle pendant que son mari s’avançait.
«Dunbar» dit M. Summers, et Mme Dunbar avança d’un pas ferme vers la boîte pendant qu’une femme disait «Vas-y, Janey» et qu’une autre lançait un «Et voilà».
«Nous sommes les prochains», dit Mme Graves. Elle observa M. Graves qui contourna la boîte, salua gravement M. Summers, et choisit un papier dans la boîte. À présent, partout dans la foule il y avait des hommes qui tenaient les petits papiers pliés dans leurs grosses mains, les tournant et les retournant nerveusement. Mme Dunbar et ses deux fils se tenaient ensemble, la mère gardant le papier dans sa main.
«Harburt… Hutchinson.»
«Allez, vas-y Bill» dit Mme Hutchinson, et les gens près d’eux rigolèrent.
«Jones.»
«On dit, lança M. Adams au vieux Warner qui se tenait près de lui, que les gens du village plus au nord parlent d’abandonner la loterie.»
Le vieux Warner grogna. «Bande de cinglés, dit-il. À écouter les jeunes, il n’y aurait jamais rien d’assez bon pour eux. Dans pas grand’ temps, ils vont vouloir retourner vivre dans les cavernes, ne plus travailler, essayez de vivre comme ça pour voir. On disait autrefois : La loterie au solstice, plus lourd sera le maïs. Dans pas grand’ temps, on aura plus rien à manger, que du chiendent bouilli et des glands. Il y a toujours eu une loterie, ajouta-t-il d’un ton irrité. C’est déjà assez pénible de voir Joe Summers là-haut tirer la pipe de tout le monde.»
«Il y a des endroits où ils ont déjà abandonné la loterie» dit Mme Adams.
«Que des ennuis avec ça, dit sèchement le vieux Warner. Bande de cinglés.»
«Martin.» Et Bobby Martin regarda son père s’avancer. «Overdyke… Percy.»
«Pourvu qu’ils se dépêchent, dit Mme Dunbar à son plus vieux. Pourvu qu’ils se dépêchent.»
«Ils ont presque fini» dit son fils.
«Prépare-toi à aller avertir ton père» dit Mme Dunbar.
M. Summers appela son propre nom et s’avança d’un pas précis pour choisir un papier dans la boîte. Puis il dit : «Warner.»
«C’est la soixante-dixième fois que je pige, dit le vieux Warner en s’avançant dans la foule. Soixante-dixième fois.»
«Watson.» Le grand garçon s’avança maladroitement dans la foule. Quelqu’un dit : «sois pas nerveux, Jack», et M. Summers lui dit : «prends ton temps, petit.»
«Zanini.»
Après, il y eut une longue pause, un silence de mort, jusqu’à ce que M. Summers, tenant son papier plié dans les airs, dise : «Ok, tout le monde.» Pendant une minute, personne ne fit un geste, et enfin tous les papiers s’ouvrirent en même temps. Soudain, toutes les femmes se mirent à parler en même temps, en disant : «c’est qui?», «qui l’a eu?», «est-ce que c’est les Dunbar?», «est-ce que c’est les Watson?» Et les voix commencèrent à dire : «c’est Hutchinson, c’est Bill», «c’est Bill Hutchinson qui l’a eu.»
Après, il y eut une longue pause, un silence de mort, jusqu’à ce que M. Summers, tenant son papier plié dans les airs, dise : «Ok, tout le monde.» Pendant une minute, personne ne fit un geste, et enfin tous les papiers s’ouvrirent en même temps. Soudain, toutes les femmes se mirent à parler en même temps, en disant : «c’est qui?», «qui l’a eu?», «est-ce que c’est les Dunbar?», «est-ce que c’est les Watson?» Et les voix commencèrent à dire : «c’est Hutchinson, c’est Bill», «c’est Bill Hutchinson qui l’a eu.»
«Va le dire à ton père» dit Mme Dunbar à son plus vieux.
Les gens commencèrent à regarder autour d’eux pour trouver les Hutchinson. Bill Hutchinson se tenait tranquille, fixant le papier ouvert dans sa main. Soudain, Tessie Hutchinson cria à M. Summers : «vous ne lui avez pas laisser le temps de piger le papier qu’il voulait. Je vous ai vu, c’était pas juste!»
«Sois bonne joueuse, Tessie» lança Mme Delacroix, et Mme Graves dit : «On avait tous la même chance.»
«Ferme-la, Tessie» dit Bill Hutchinson.
«Bien, tout le monde, dit M. Summers, tout s’est déroulé comme prévu, mais il faut se dépêcher si nous voulons finir à temps.» Il consulta une autre liste. «Bill, dit-il, tu pigeais pour la famille Hutchinson. Y a-t-il d’autres membres dans la famille?»
«Il y a Don et Éva, hurla Mme Hutchinson. Faites-les piger aussi!»
«Les filles pigent avec la famille de leur mari, Tessie, dit gentiment M. Summers. Tu sais ça comme tout le monde.»
«C’était pas juste» dit Tessie.
«Je ne pense pas, Joe, dit Bill Hutchinson avec regret. Ma fille pige avec la famille de son mari, c’est de bonne guerre. Et je n’ai pas d’autre famille à part mes enfants.»
«Alors, c’est toi qui piges pour la famille, expliqua M. Summers, et c’est toi aussi qui piges pour le foyer, c’est ça?»
«C’est ça» dit Bill Hutchinson.
«Combien d’enfants, Bill» demanda officiellement M. Summers.
«Trois, répondit Bill Hutchinson. Il y a Bill Jr, Nancy et le petit Dave. Et Tessie et moi.»
«Très bien, alors, dit M. Summers. Harry, tu as repris les billets?»
M. Graves hocha la tête et montra les papiers. «Mets-les dans la boîte, ordonna M. Summers. Prends celui de Bill et mets-le aussi.»
«Je pense que nous devrions recommencer, dit Mme Hutchinson aussi calmement qu’elle le pouvait, Je vous dis que ce n’était pas juste. Vous ne lui avez pas laissé le temps de choisir. Tout le monde a vu ça.»
M. Graves avait préparé les cinq papiers et les mit dans la boîte, laissant tomber tous les autres au sol où la brise s’en empara pour les disperser.
«Écoutez, tout le monde» disait Mme Hutchinson aux gens qui l’entouraient.
«Prêt, Bill?» demanda M. Summers, et Bill Hutchinson, jetant un regard furtif à sa femme et à ses enfants, hocha la tête.
«Rappelez-vous, dit M. Summers, de prendre un papier et de le garder plié jusqu’à ce que chaque personne en ait pigé un. Harry, aide le petit Dave.» M. Graves prit la main du petit garçon, qui le suivit avec enthousiasme jusqu’à la boîte. «Prends un papier dans la boîte, mon petit» dit M. Summers. Le petit mit sa main dans la boîte et éclata de rire. «Prends seulement un papier, dit M. Summers. Harry, garde-le pour lui.» M. Graves prit la main de l’enfant et retira le papier de son poing fermé pour le garder pendant que le petit Dave se tenait auprès de lui et le regardait avec curiosité.
«Au tour de Nancy» dit M. Summers. Nancy avait douze ans, et ses copines d’école respirèrent bruyamment pendant qu’elle s’avançait en faisant valser sa jupe, et prit délicatement un papier dans la boîte. «Bill Jr» dit M. Summers, et Billy, son visage rougeaud et ses pieds trop grands, faillit renverser la boîte en pigeant son papier. «Tessie» dit M. Summers. Elle hésita un moment, regarda autour d’elle avec un air de défi, puis se décida et avança vers la boîte. Elle prit un papier et garda ses mains derrière elle.
«Au tour de Nancy» dit M. Summers. Nancy avait douze ans, et ses copines d’école respirèrent bruyamment pendant qu’elle s’avançait en faisant valser sa jupe, et prit délicatement un papier dans la boîte. «Bill Jr» dit M. Summers, et Billy, son visage rougeaud et ses pieds trop grands, faillit renverser la boîte en pigeant son papier. «Tessie» dit M. Summers. Elle hésita un moment, regarda autour d’elle avec un air de défi, puis se décida et avança vers la boîte. Elle prit un papier et garda ses mains derrière elle.
«Bill» dit M. Summers, et Bill Hutchinson plongea la main dans la boîte et palpa jusqu’à ce qu’il trouve le dernier papier qu’il sortit enfin de là.
La foule était silencieuse. Une fille murmura, «j’espère que ce ne sera pas Nancy», et le son du murmure atteignit les limites de la foule.
«Ce n’est plus comme avant, dit le vieux Warner à haute voix. Les choses ne sont plus comme avant.»
«Bien, dit M. Summers. Dépliez les papiers. Harry, tu déplies celui du petit.»
M. Graves déplia le papier et il y eut un soupir de soulagement général dans la foule quand il le tendit et que tout le monde put voir qu’il était vierge. Nancy et Bill Jr. ouvrirent le leur au même moment, et les deux rayonnèrent de joie, se retournant vers la foule en tenant leur papier au-dessus de leur tête.
«Tessie» dit M. Summers. Il y eut une pause et alors M. Summers regarda en direction de Bill Hutchinson, et Bill déplia son papier et le montra. Il était vierge.
«Tessie» dit M. Summers. Il y eut une pause et alors M. Summers regarda en direction de Bill Hutchinson, et Bill déplia son papier et le montra. Il était vierge.
«C’est Tessie» dit M. Summers, et sa voix se fit murmure. «Montre-nous son papier, Bill.»
Bill Hutchinson rejoignit sa femme et arracha le papier de sa main. Il y avait un point noir dessus, le point noir que M. Summers avait fait la nuit dernière avec un gros crayon dans le bureau de la compagnie de charbon. Bill Hutchinson le tint bien haut, et il y eut un mouvement dans la foule.
«Ok, tout le monde, dit M. Summers, finissons-en.»
Bien que les villageois eussent oublié le rituel et perdu la boîte noire d’origine, ils savaient encore se servir des pierres. Le tas de pierres que les garçons avaient préparé plus tôt était prêt; il y avait des pierres par terre à travers les papiers volants qui étaient sortis de la boîte. Mme Delacroix se choisit une pierre si grosse qu’elle fut obligée de la soulever à deux mains et se retourna vers Mme Dunbar.
«Allez, dit-elle, dépêchons-nous.»
Mme Dunbar avait de petites pierres dans chaque main, et elle dit, le souffle coupé : «Je ne peux pas courir. Prends de l’avance et j’irai te rejoindre.»
Les enfants avaient déjà des pierres, et quelqu’un avait donné des cailloux au petit Dave Hutchinson.
Tessie Hutchinson était maintenant au centre d’un espace dégagé, et elle tendait désespérément ses mains vers les villageois qui s’avançaient vers elle. «Ce n’est pas juste» dit-elle. Une pierre l’atteignit à la tête.
Le vieux Warner disait «allons, allons, tout le monde». Steve Adams était devant la foule des villageois, avec Mme Graves à ses côtés.
«Ce n’est pas juste, ce n’est pas bien» cria Mme Hutchinson, mais ils fondaient déjà sur elle.
Shirley Jackson
Nouvelle parue dans le New Yorker du 26 juin 1948
Traduction libre
Traduction libre
