![]() |
| Yves TANGUY, Dehors, 1929. |
La sécurité, tranquillité d'esprit bien ou mal fondée, qui résulte de l'opinion qu'on n'a rien à craindre, est devenue un état objectif des choses, placé à l'extérieur de soi et considéré comme extrêmement fragile. Ainsi, on ne se souviendra plus de la vraie sécurité qui résulte de la confiance en soi et on deviendra la proie facile de n'importe quel danger.
- Sophie Herszkowicz, Lettre ouverte au maire de Paris à propos de la destruction de Belleville (1992)
Il en va des festivals comme de la scène finale de La Java des bombes atomiques de Boris Vian: on aimerait bien les réunir tous ensemble pour les faire sauter dans un assourdissant BOUM. Cancers estivaux, ces pseudo-fêtes ont la prétention de faire de Montréal une ville vivante, alors qu'ils signifient à plus ou moins brève échéance le nivellement du cœur de la ville pour en faire un vaste terrain vague où planter les scènes gigantesques de leur spectacle moribond. Et ce nivellement n'est pas métaphorique: alors qu'il y a quelques années, il était possible d'assister à certains spectacles en se juchant sur la petite colline de l'îlot Balmoral, l'un des premiers gestes de la Ville de Montréal a été de niveler ce terrain pour soi-disant l'intégrer à l'esplanade de la rue Jeanne-Mance. Résultat: non seulement n'ont-ils pas intégré l'îlot Balmoral à cette esplanade plantée de brosses à dents géantes, mais ils l'excluent avec des clôtures qui empêchent les gens ne désirant pas s'enfermer dans la grande foule des festivaliers d'assister au spectacle. C'est d'une bêtise abyssale.
Pourquoi des clôtures? Parce qu'ils ont peur que les gens aménagent l'espace et le peuplent de manière naturelle, donc forcément anarchique. Ils veulent nous donner une sécurité artificielle pour éviter que cette sécurité ne se forme à même la confiance en soi et aux autres, comme le remarque brillamment Sophie Herszkowicz dans sa lettre à Jacques Chirac sur la destruction de l'un des plus beaux et des plus sauvages quartiers de Paris, Belleville. Ainsi, les festivaliers suivent des lignes toutes tracées en buvant la même bière insipide, symbole du goût que ces festivals promeuvent à grand renfort de vedettes pour attirer la banlieue et son fric.
Car les festivals ne sont pas faits pour les habitants de cette ville, tout comme personne ne s'est jamais posé la question à savoir si les gens du centre-sud appréciaient la Formule 1 et les feux d'artifice qui empoisonnent ponctuellement notre quartier durant l'été.
La destruction du quartier entourant la Place des Arts ne s'est pas faite en un jour. D'abord, il y eut l'éviction du centre Clark, qu'un groupe d'artistes et de musiciens avait aménagé dans un immeuble aujourd'hui disparu, de même que l'éviction de la plupart des résidants de l'immeuble situé plus au nord, toujours debout, pour y construire des condos luxueux. Le centre Clark a déménagé sur la rue de Gaspé, dans le Mile End, et a peu à peu perdu sa vocation, passant de fourmilière artistique à centre subventionné. On m'apprend même que les musiciens, présents depuis le début de l'aventure, seront évincés des locaux de la rue de Gaspé en juillet. Triste sort.
Ce n'est qu'une des nombreuses destructions qui eurent lieu dans ce triste quadrilatère. Si l'on veut remonter beaucoup plus loin dans le temps, il y a la Place des Arts de Robert Roussil, qui fut en activité de 1947 à 1954 dans un immeuble situé face au Gésu. Université ouvrière où les artistes, les intellectuels et les ouvriers se côtoyaient pour échanger leur savoir, la Place des Arts fut fermée par les brigades anti-subversives du maire Drapeau. Ce sont d'ailleurs ces mêmes brigades qui emprisonnèrent la sculpture La Famille de Roussil au poste de police, la jugeant indécente. Ce n'est pas d'hier que les flics font un aussi beau travail.
Plus récemment, en avril 2009, à l'aube des grands travaux qui allaient transformer le visage de la Place des Arts pour en faire un grand terrain de jeu pour Spectra et consorts, il y eut la destruction des beaux pommetiers plantés sur la place Alfred-Duquesne, peu de temps avant leur floraison. C'est l'image que je garderai de cette destruction planifiée, orchestrée au nom de la culture et de ses nombreux bordels nouveau genre. Heureusement, il y a toujours quelques canailles pour venir mettre un peu de vie dans ces grands cimetières.
La nouvelle Place des Arts n'est qu'un monument officiel qui sert à exhiber bêtement des vedettes : un genre de monument aux morts quoi!
Robert Roussil, L'Art et l'État (1973)




