vendredi 25 juillet 2014

À Saint-Henri

Rue Sainte-Émilie (Juillet 2010)


C'est un quartier curieux
Et dans les vieux fonds de cour
Y'a un enfant heureux
Qu'en sortira un jour

Mais au bout de la rue
À cause du chômage
Y'a un homme qui a bu
En cherchant de l'ouvrage

On s'en fait pas pour ça
Et je dis chapeau bas
Car malgré tout on rit
À Saint-Henri

Une dizaine par famille
Plus vite que plus tard
Les plus vieilles à l’aiguille
Reprisent les gueulards

On pousse à qui mieux-mieux
Imitant le plus vieux
Et aussitôt qu’on peut
On s’efface des lieux

Un peu d’éducation
Mais manquant d’affection
On d’vient des endurcis
À Saint-Henri

Avec le CPR
Qui gueule son cafard
En arrière du quartier
Crachant de la fumée

On se croit en enfer
Et les grincements de fer
De l'époque moderne
Nous r'foulent dans les tavernes

On oublie sa misère
Devant un verre de bière
Qu'on achète à crédit
À Saint-Henri

On s'marie à vingt ans
Aussitôt des enfants
Mais comme c'est trop vite
La misère et sa suite

S'installe dans un salon
Ou grand comme selon
Ce que l'union pourra
Obtenir par contrat

Si les prix montent encore
Pour m'ner barque à bon port
Elle travaillera aussi
À Saint-Henri

Paroles et musique : Raymond Lévesque

mercredi 23 juillet 2014

Le motté à moteur


L'origine du mot «motté», que le folklore attribue volontiers au Bas du fleuve, mais qui se retrouve dans la bouche de nombre d'habitants de bleds perdus du Québec, est incertaine. Sa signification même fait l'objet d'houleux débats, allant de la connotation péjorative à la sympathique, et jamais personne ne semble en mesure de donner la pleine mesure du mot. Le Trésor de la langue française nous apprend que le verbe «se motter» est attesté dès 1555 chez le poète Pierre de Ronsard, pour parler du gibier qui, durant la chasse, se cache derrière une motte de terre. Au Québec, le même verbe prend une tout autre signification dès le début du XXe siècle, celui de se garrocher des mottes de neige. On s'entend pour dire que le motté, en ce début de XXIe siècle, est un individu ayant des comportements douteux. Est motté celui qui finit la soirée dans un talus, qui vomit sur la track de chemin de fer, ou encore qui couche avec son ex après avoir dit à tout le monde qu'il ne ferait jamais ça. Bref, ce n'est pas un compliment.

Jadis, mon frère avait échafaudé la théorie, un soir où il était à l'un des tout premiers Woodstock en Beauce et qu'il avait failli planter sa tente dans le talus où tout le monde allait pisser, que le mot «motté» viendrait peut-être de «moteur». Après avoir observé nombre de ces «mottés à moteur» qui faisaient des beignes dans la bouette avec leur pick-up en calant de la bière en cannette, il en était venu à cette perspicace conclusion. Dieu seul sait le fin mot de l'histoire, mais le proverbial Diable s'en doute.

Cette longue introduction pour en venir à une idée toute simple : la rue est un lieu public. Cela m'a frappé ces derniers jours en raison de deux anecdotes très semblables. La première se passe sur la rue Saint-Grégoire, à Montréal. Je souligne que cela se passe à Montréal, pour vous donner une idée de la situation ailleurs, où le nombre de moteurs versus le nombre de cyclistes est extrêmement disproportionné. Je roule en direction ouest afin de traverser vers le Mile-End en prenant le raccourci derrière les immeubles de l'avenue de Gaspé, en passant près du couvent des Carmélites. Les cyclistes montréalais connaissent ce passage, car il permet de passer du Plateau-Mont-Royal au Mile-End sans se faire chier sur les grandes artères. Un «motté à moteur» s'approche de moi en roulant et me rappelle agressivement qu'il y a une piste cyclable sur Saint-Grégoire, et que je n'y suis point. Je lui dis que je n'emprunte pas le trajet de la piste, qui monte sur Saint-Christophe. Il me rejoint une seconde fois après avoir traversé Saint-Christophe et me prédit une mort imminente. Je ne bronche pas et je continue. C'est tout juste s'il n'a pas essayé de participer à mon funeste destin lui-même.

Le lendemain, je roule sur Rachel en direction est. Je suis sur la piste cyclable, mais je dois la quitter après D'Iberville pour pouvoir me diriger en direction sud vers la rue de Rouen. Un autre «motté à moteur» m'invective, parce que je ne roule pas sur la piste cyclable. Là, hostie de tabarnac, ça va faire! La rue n'appartient pas aux automobiles. Nous partageons cet espace de transition, et ce n'est pas parce qu'il y a plus de chars dans les rues que ce sont les rois du monde. Non mais. La prochaine fois que je me fais dire ça, je vais cracher sur vos chars de marde. C'est tu clair?

Merci de votre attention.