mercredi 25 mars 2015

Lettre anonyme

«Et vous savez bien que le dernier homme, lorsque, enfin, l'ultime radiation aura réduit en cendres son dernier adversaire, prendra une table bancale, s'installera derrière et commencera le procès du responsable.»
- Le philosophe masqué

Cher.es ancien.nes ami.es,

autant votre réponse à mon article d'un pessimisme détestable m'a réjoui, autant elle m'a déçu. Réjoui par la force que l'on sent dans vos paroles, par cet appel à s'organiser et à investir l'espace de vos cris et de vos corps, par cette absence totale d'arrivisme, d'attentisme : par ce vent du large qui éclabousse ma fenêtre, car la marée monte.

Déçu par l'ad hominem. Ce procès d'intention que vous me faites est indigne de vous. Là où je déplore un manque de stratégie, vous voyez une posture intellectuelle réactionnaire. Et si, oui, je trouve plutôt alarmant le fait que des révolutionnaires se nourrissent du lait d'un penseur qui a servi de caution philosophique au nazisme, et que je trouve fantaisiste cette figure du loup que vous voulez incarner contre le contrôle biopolitique des masses, jamais je n'ai remis en doute ces formes de vie que vous voulez faire naître à travers l'expérience de la grève.

Déçu aussi par l'amalgame dont vous m'accusez. En niant la continuité entre le mouvement de 2012 et celui de 2015, vous jouez le jeu que l'on veut vous faire jouer. Avez-vous donc les moyens de vous aliéner tout l'appui que nous avons reçu en 2012? Même si cette lutte avait un but précis, celui d'empêcher la hausse des frais de scolarité, il me semble que cette expérience de la rue a permis de voir plus loin, plus large, même si tout cela s'est terminé sur une note amère. Le film Nous sommes à vomir, de Pierre-Luc Junet, est à cet égard une formidable mise en garde.

Peut-être que l'hiver long et noir que nous venons de traverser a contribué à nourrir mon pessimisme. L'impression, aussi, que vous ne recevrez pas l'appui tant espéré des syndicats de la fonction publique. Que vous serez isolés dans votre lutte, et que la répression sera exponentiellement brutale. Elle est déjà commencée, d'ailleurs. Hier, dans la 125, j'ai entendu quelqu'un parler de mettre des poignées à des planches de plywood. Cela m'a enchanté, vous n'avez pas idée. En ce moment, nous avons besoin de stratégie, et la stratégie a besoin d'une infinité de tactiques pour se déployer.

«Sors de ta tanière, vieux loup.» Oui, d'accord. Mais acceptez que ce qui tient mon coeur à flot, c'est encore de changer la vie. Vous pouvez toujours dire que Rimbaud, c'est dépassé; pour moi, c'est encore à venir.

Fort capital intellectuel, titre de poète révolté? Vraiment? Vous croyez vraiment que j'ai écrit «Jeanne au coeur de Mai» pour me doter du titre de poète révolté, pour impressionner mon éditeur? Je n'ai jamais cherché de légitimité en littérature, et je ne crois pas en avoir beaucoup. C'est d'ailleurs ce constat, parmi d'autres, qui m'a fait abandonner les tribunes dont je disposais pour parler de poésie. Là, point de déception : vous me faites réellement de la peine. Si c'était ça le but, il est atteint. Jamais plus je ne me risquerai à essayer de traduire en mots l'expérience de la rue, ce poème m'a trop coûté. Vous n'avez donc pas à craindre un nouveau «quelconque au coeur de mai», c'est littéralement impossible.

Là où le Comité invisible utilise la phénoménologie pour nous donner des raisons de lutter, là où ces intellectuels décryptent les insurrections mondiales pour injecter du sens à nos actions passées et à venir, là où ils établissent fermement qu'il en va de cette lutte comme il en va de notre idée du bonheur, je veux seulement rappeler que notre rapport au réel doit aussi passer par de véritables stratégies de combat, et que le devenir révolutionnaire ne peut se passer des outils matériels de sa résistance. Bien que la conclusion d'«À nos amis» en appelle à une coalition de chaque dimension de la puissance révolutionnaire - esprit, force et richesse - je crois que nous avons trop nourri l'esprit, que nous manquons de force et de richesse. Eux-mêmes reconnaissent que la perte de contact entre ces trois dimensions est à chaque fois catastrophique. En ce moment, je crois que le travail d'Hors-d'0euvre est salutaire, puisqu'ils sont en train de déployer sur le terrain des idées qui pourraient servir à généraliser le mouvement. Ce n'est pas avec la phénoménologie et la biopolitique qu'on va convaincre les infirmières de se joindre à nous dans la rue. Nous avons besoin d'elles : «La condition de possibilité de ce renversement repose sur une prise de conscience féministe.»

J'espère seulement que vous ne vous sentirez pas sali.es par ma présence dans la rue ce printemps, du fait que j'ai pu exprimer un pessimisme que j'estime tout à fait justifiable. Comme l'écrit si bien le Comité invisible, «en matière d'organisation, il n'y a donc pas à choisir entre la paix fraternelle et la guerre fratricide.»

À vous.

À nos ancien.nes ami.es

« Nous sommes la force qui vous manque

Qui n'a de fin pour rien au monde

Où un seul jour ne suffira jamais »
Jeanne au cœur de mai, Maxime Catellier

« Nous autres révolutionnaires » : ainsi s'entame le faible cri d'un bien-assis qui s'isole de ses contemporain.es par la fabrication mécanique d'une critique aussi vide que fumeuse. Si le chantre s'en prend aux références intellectuelles de mouvements qui s'inscrivent dans une tradition intellectuelle, oui, révolutionnaire, il oblitère complètement que c'est des bases que provient le désir de s'émanciper de la dépendance au capitalisme, au pétrole ravageur et aux régimes oligarchiques.

Précisons, par ailleurs, dans un souci de rigueur intellectuelle dont il s'est manifestement délesté le temps de l’écriture de cet article, que la citation par laquelle il le commence ne constitue pas l’incipit d’À nos amis, mais bien le début de la première phrase du second chapitre, qui, dans son entièreté, se lit ainsi : « Nous autres révolutionnaires sommes les grands cocus de l'histoire moderne. » 
Nous croyons fermement en cet énoncé. Maxime Catellier publie, en grand vire-capot, un texte qui ne nous en fournit que quelques démonstrations supplémentaires. Cocufié.es. Cocufié.es par les Léo Bureau-Blouin, les Gabriel Nadeau-Dubois, les Martine Desjardins. Cocufié.es par certain.es poètes, par les réformistes, les « réalistes » : les du-bon-bord-de-la-clôture. Nous sommes cocu.es, mais nous ne sommes pas moins les petites parties d'un tout qui s'affirme de plus en plus et qui a besoin de support, de camaraderie, de solidarité. Catellier semble nier l'existence de ce tout et, par quelque aveuglement, refuser de reconnaître les multiples foyers de contestation qui s'allument un peu partout. Nous sommes enragé.es et nous nous organisons.

Nous croyons d'autant plus que sa critique d'À nos amis est irréfléchie, du fait qu'en toute mauvaise foi, il amalgame douteusement le comité invisible, le mouvement qui se met présentement en branle au Québec et la grève de 2012. Que prétend-il connaître des fins possibles, des origines et des formes mouvantes de la révolte actuelle ? Manifestement, il écrit sans avoir fait l'effort d'une recherche et d'une réflexion menant à une compréhension profonde et nuancée. Nous ne croyons pas à son esprit de révolte quand il réfère par coeur à ces lieux communs désuets que sont le « changer la vie » et le « transformer le monde ». Nous n'en sommes plus là. 
Sors de ta tanière, vieux loup.

Quand l'auteur de cette mauvaise critique de livre nous dit que ces « révolutionnaires » sont isolé.es, on ne peut que rire devant autant de projection. S'il voit l'isolement partout, c'est sans doute qu'à travers sa fenêtre, il n'aperçoit que le mince reflet de sa propre solitude. En prétendant critiquer l'intellectualisme, il se dote lui-même d'un fort capital intellectuel en accumulant les adjectifs formés de noms d'auteurs. Nous déplorons ce doux jeu de va-et-vient entre la posture intellectuelle et celle, toute victimisante, de qui n'en a rien à faire de philosophie, de sociologie et de lutte des classes. Le comité invisible aura à tout le moins le mérite de s'affirmer intellectuel en toute modestie, sans nier qu'il est lui-même détenteur d'un fort capital culturel. Maintenant, nous ne cherchons plus le loup insulaire, nous l'entendons nous jauger du haut de sa fenêtre ''post-foucaldienne''.

Sans prétendre parler pour tous ceux et celles qui s'impliquent dans le printemps nouveau – qui ne se limite pas à une saison, à une journée, comme Catellier l'avait un jour si bien écrit – nous aimerions parler de ce que nous vivons et pressentons sur toutes les belles choses à venir dans la rue. Nous sommes en grève, encore. Cette fois-ci, nous ne parlons pas de factures. Nous ne parlons pas de moins pire, de compromis, du presque, du tiède, d'entente à mi-chemin. Nous parlons d'une lutte qui se mène déjà partout sur le territoire. Nous parlons de richesse collective capable de rompre les pipelines, les chemins de fer, la peur qui nous isole. De rompre la normalité qui nous étouffe, nous force à croire à la honte d'agir autrement, à la majorité silencieuse, à la binarité, au paradis de la retraite, à la récompense de l'abnégation. Nous parlons de mouvements sans porte-parole. Nous parlons de villes sans voitures. De pouvoirs solidaires. De décroissance, de partage, d'osmose infinie. Nous parlons à partir de là où nous sommes : de la rue-rivière de chars, des bibliothèques, des apparts mal chauffés, des sols infertiles et contaminés qui ne nourrissent plus personne. Ce que l'on demande cette fois-ci, est de n'être ni représenté.es ni vendu.es.
Mais ce ne sont pas seulement les revendications actuelles que Catellier ne saisit pas. C'est la portée de ce nouveau mouvement. Nous en revenons à son amalgame douteux entre la récupération politique de 2012 et le mouvement actuel. Ce qui se passe dans les universités, en ce moment, n'a rien à voir avec ces quelques opportunistes qui sont aujourd'hui à la solde de partis, d'investisseurs, d'éditeurs, de médias. La force de l'organisation de cette grève réside dans son caractère horizontal et qui ne porte comme seule volonté que celle qui provient des bases.
 Il nous semble aussi dérisoire que quelqu'un s'oppose à l'opportunisme politique de certains « leaders » étudiants, quand celui-même qui fait cette critique incarne le même opportunisme crasse qui, à défaut de le faire élire comme député, lui donne le titre de poète révolté.

Regarde-nous ce printemps : tu nous verras du haut de ta fenêtre. Nous passerons et tu seras peut-être même tenté d'écrire sur nous, de refaire un « quiconque au cœur de mai » pour montrer à tes éditeurs que tu connais l'odeur du poivre de cayenne, que tu as craché du sang, alors que tu n'auras récolté que les débris de nos âmes sur le portique de la récupération. De quel peuple parles-tu et en quel droit parles-tu en son nom ? En d'autres mots : pour qui tu t'prends crisse ?

Lettre reçue de manière anonyme que l'on peut attribuer sans crainte au Collectif de débrayage.

jeudi 19 mars 2015

À nos ennemis

Kasimir MALEVITCH, Carré rouge (1913)

«Nous autres révolutionnaires...»

Ainsi débute la litanie post-heideggerienne du Comité Invisible intitulée À nos amis, litanie censée en appeler à une concertation des forces insurrectionnelles mondiales qui se sont révélées depuis le mouvement Occupy Wall Street. Ou depuis le Manifeste du Parti communiste, ce n'est pas clair. Ironiquement, cet incipit ne pouvait mieux résumer l'isolement presque complet dans lequel se trouvent les signataires anonymes de ce manifeste. Mais ils ont de l'imagination, ça oui! Cette imagination s'étend au monde entier, sur le point d'exploser. Il suffirait de presque rien... pour que, de Tarnac à New York, les rues s'enflamment et les gouvernements tombent.

Tout cela est presque aussi ridicule que la grève qui se prépare en ce moment au Québec. Il n'y a qu'à aller lire les fantaisies foucaldiennes du Collectif de débrayage pour vite se rendre compte que ce qu'ils appellent un loup est loin d'être un homme, et que ce serait plus juste d'appeler ça un intellectuel avec une paire de chaussures. Et un traitement anti-égratignures pour ses lunettes. Devant le citoyen lambda qui considère le fait de mettre du gaz dans son char comme un acte politique, ce loup risque fort de rester enfermé sur son île et de voir les stigmates déjà tatoués dans sa face creuser le peu qu'il lui reste d'existence. Bientôt, il ne se définira plus que par les clichés de ses pires ennemis.

Oui, il est bien triste de constater l'état des choses, des lieux et des êtres. Je voudrais bien croire qu'il est possible de transformer le monde et de changer la vie. Force m'est d'admettre que l'affrontement qui se prépare juste ici, sous ma fenêtre, sera pure perte au profit de ceux que nous combattons, de nos ennemis. Il ne faut surtout pas surestimer notre force, c'est un manque crucial de stratégie. Déjà, les ténors de 2012 jouent aux starlettes dans les antichambres du pouvoir, quand ils ne sont pas littéralement responsables du service de garde de l'opposition. Et on voudrait nous faire descendre dans la rue pour offrir nos dents en pâture à des loups en cravates qui ne se souviennent même plus de la dernière fois qu'ils ont pissé sans collier? Allons donc. Pendant que nous cracherons du sang sur les trottoirs du Quartier latin, ils se magasineront un nouveau contrat en signant de leurs dents blanches sur un papier à en-tête gouvernementale. Ils prépareront un nouveau livre, un nouveau film sur cette révolution permanente qui justifie leur théorie jovialiste pendant que les mêmes dents noires pourriront au fond d'appartements mal chauffés, criblés de dettes et cernés de fatigue. À nos amis! À qui donc parlez-vous, vous autres révolutionnaires?

C'est presque aussi navrant qu'un journal lu à haute voix, vos prétentions révolutionnaires prophétiques. On dirait des millénaristes en transe, incapables de se rendre compte que la peste ravage le peuple tout entier, et que ce n'est pas en lui faisant des serments en latin que vous allez le guérir.

Sur ce, bonne chance.