vendredi 10 mai 2024

À propos de Mayday

 

Chère Myriam,

sachant ma cassette en route, je me suis permis d'aller dénicher Mayday, qui circule déjà un peu dans les méandres d'internet. C'est la rançon de la gloire, j'imagine. J'ai mis ça dans mon téléphone et je suis parti pour Huntingdon, où les souliers des enfants m'attendaient à la quincaillerie qui arrondit ses fins de mois avec Purolator. La moitié de l'album a filé du lac St-François à la rivière Châteauguay, comme un pur délice épousant les champs dans sa magie.

L'autre moitié, sur le chemin du retour, était trop longue et j'ai dû bifurqué sur le chemin de la rivière La Guerre, roulant très lentement sur le découpage sinueux de cette route que je devine très vieille, croisant dans ma rêverie les ruines d'une église écossaise qui se tient toujours là, au beau milieu de nulle part, à peu près au même moment où la chanson pour ta mère m'a forcé à ralentir encore, presque immobile, interdit et pris de vertige. La ritournelle m'avait d'abord ennuyé, avant de me prendre au cœur comme le souvenir d'un voyage, alors que je ne faisais que rentrer chez moi. Quand la berceuse a commencé, je descendais lentement vers le lac, qui était devenu clair comme de l'huile dans le lointain de mon enfance, effaçant le temps et épousant le sort de la route qui me ramenait à l'école où je devais cueillir les enfants.

Et là, à la toute fin, j'ai entendu retomber le silence après le dernier souffle, et j'étais de retour chez moi. J'avais la nostalgie d'un lieu qui avait défilé en moi pendant que j'étais ailleurs.

Demain, le ciel de mai reviendra se poser sur le jour, à peine heureux mais d'une joie entière. Il aura la couleur de cette musique, verte comme le mélange du bleu de la peine et du jaune que le jour nous force à étendre dessus.

Xx

Maxime

lundi 11 septembre 2023

L'Œil de l'autre

Claude Cahun, Sans titre (1936)

Il arrive que j'efface une phrase que je viens tout juste d'écrire, parce qu'elle m'apparaît obéir à un autre que moi. Et je ne devrais pas : parce que je ne suis rien d'autre que lui. La littérature, comme d'autres disciplines moins avouables, cache un autre qui n'est pas toujours définissable. Et cet autre, qui finit toujours par me ressembler comme un frère, a des ombres dans son sillage qui rencontrent des murs dont la nature n'est pas toujours claire. Là, où un graffiti forme une cage qui empêche une couronne de se poser sur la tête qui rêve d'être libre, une craque passe d'un bord à l'autre de ce terrain vague où j'essaie d'oublier d'être ce que je ne suis pas. Que parlais-je de main amie? Oui, c'est elle que je cherche en effaçant la phrase que je viens tout juste d'écrire, et qui ne me promet rien de plus que de m'aider à voir plus clair dans le mensonge de mon écriture.

When I was an alien
Cultures weren't opinions
-Kurt Cobain

Comme je voudrais parler de vive voix aux gens que j'aime plutôt que d'écrire en silence, en fantôme d'une scène qui n'a plus de souffleur, je ne ferai pas l'erreur d'en rajouter, même si l'envie me pèse comme en pleine nuit, sous les étoiles, laissant couler dans la forêt cette pisse dont personne n'a besoin. Je donne raison aux mauvaises langues qui passent sur les jambes que j'ai vu courir tout à l'heure, pressées qu'elles étaient de vérifier si c'était bien vrai que la liberté ne se mesurait pas à l'aune des regards, mais au goût du jour qu'on a tort de réduire à la peur de décevoir. Je connais des coeurs qui se tueraient pour moins que ça. 

Je prends néanmoins le temps de déposer cette allégorie dans le néant de la page préhistorique qui me sert de miroir : que faire de cette liberté dont personne ne se sert, sauf pour délimiter le territoire qu'elle est supposée contredire? Ce n'est pas une question rhétorique : je ne sais vraiment pas quoi faire de mes mots, s'ils sont incapables de sortir de ma bouche pour aller se déposer ailleurs, ailleurs que sur la page où ils ne m'appartiennent plus. Au-delà de cette folie qui me sépare de ma propre parole, je voudrais me taire et j'en suis incapable.

Je voudrais vous inviter à entrer, ici, au seuil des somptueux vestiges de cet immeuble que je viens de terminer de détruire. Mais j'aurais peur que vous vous brûliez les pieds. J'ai une amie, ce sera la vôtre aussi, qui est capable de marcher sur la braise. Laissez-la passer. Elle n'est pas là pour éteindre ce qui brûle. Elle est là pour attiser son doigt dedans et faire des dessins avec, dans le noir.

dimanche 15 mai 2022

Document 2



Ça commence comme ça, comme si rien n’était, une nuit de rien dans le village qui dort, quand la lune remet sa couverte dans l’ombre de la terre et que plus un son n’a l’air de vouloir se faire entendre. La radio joue encore ses gammes, dans un monde qui a encore besoin de parler tout seul, dans un garage qui a encore besoin d’exister. Peut-être que plus tard, quand la lumière sera de retour, nous aurons des réponses toutes faites à l’éclipse, et personne ne cherchera le corps perdu cette nuit-là. Pour l’instant, on cherche qui est mort et qui a tué, et la réponse est trop simple.

Sur le plancher froid qui vient de vivre sa première canicule, on sent l’humidité entre les craques, ça s’installe comme un show de boucane dans la boîte d’un pick-up où les pneus se garrochent comme si le rubber était sans lendemain, un derby dévissé à même le mirage qu’on s’est imaginé la première fois qu’on a traversé un livre avec presque rien de costume.

Je suis capable de me souvenir de la dernière fois que je l’ai vu : rue saint-jean, durant le salon du livre, avant de retrouver christophe au deuxième étage de la brûlerie, il est là comme un spectre maintenant que je sais qu’il est mort, et je n’ai rien d’autre à dire.

Il ne me reste plus beaucoup de temps, la lune rouge est disparue; si je pouvais ressuciter du monde je n’irais pas le chercher. Anti-Orphée. Je le ferais danser en enfer mais je ne voudrais pas remonter à la surface, ce serait trahir le geste et fucker le reste, une chanson de trop. Quand les fleurs se tournent vers le soleil, elles ne savent pas ce qu’elles font.

François Blais le savait, il n’a pas demandé combien il manquait aux mystères.

lundi 27 décembre 2021

À propos de Mille secrets mille dangers

Diane Arbus, A Flower Girl at a Wedding, Conn. (1964)

J'ai été un lecteur d'Alain Farah dès le début, et ensuite je n'ai ouvert aucun autre de ses livres. Je ne sais pas pourquoi. Alain est pourtant quelqu'un que je connais personnellement, de manière peut-être un peu mondaine, mais je n'avais aucune bonne raison de ne pas le lire, qu'elle soit littéraire ou extra-littéraire. Et son livre de poèmes, Quelque chose se détache du port, est le premier livre du Quartanier, alors jeune maison d'édition qui multipliait les bravades stylistiques dans son catalogue, que j'ai véritablement aimé. On dit qu'une première œuvre contient déjà tous les éléments qui, par la suite, s'affineront contre la meule des années, grâce aux rouages du métier. Déjà, en 2004, Alain Farah nous racontait cette histoire qu'il n'avait pas encore vécue, ce présent émaillé de fantômes qu'il apprenait à déchiffrer avec un goût manifeste pour le jeu de miroirs de la narration qu'il déploie maintenant à la lumière d'une seule journée : celle durant laquelle toute votre vie éclate en mille miettes et qu'elle se laisse enfin raconter dans la fatidique clarté de ses trois bienveillantes et tyranniques maîtresses : l'amour, la mort, et le passé qui essaie de les faire sien.

L'amour, pour commencer par ce qui nous libère de nous-mêmes, est tout entier prisonnier du temps dans ce roman à tiroirs qui ouvre à chaque page une nouvelle fenêtre sur ce qu'il enferme et ce qu'il permet. Le temps profane s'y mêle au temps sacré, et c'est entre ces deux pôles que se déploie son errance entre la faillite amoureuse de l'adolescence et la célébration d'un don sans dette auquel manquent les alliances. Et je ne voudrais surtout pas obscurcir l'énorme drôlerie avec laquelle tout cela se déploie, d'un bout à l'autre de ces 24 heures que j'ai traversées en 24 heures, parce que ça se dévore comme un fruit tout juste tombé de l'arbre.

La mort, cet écrin que nous donnons à la disparition, est l'hirondelle tragique qui chante tout au long de ce livre et lui donne son pouvoir orphique : il est cette tentative de ramener à la surface celle qu'on croyait garder pour toujours. Ce dernier regard, avant d'atteindre son but, que le langage jette sur les choses et les fait disparaître à jamais. Ce sont les plus belles pages de ce roman : «J'entends difficilement les rires, je vois difficilement les visages. Eux aussi commencent à disparaître. Ce sont des mots qui remontent, ceux peut-être qui ouvrent un roman que je n'ai pas écrit.» Cette conscience de la fuite que nous tentons chaque fois que nous sommes sur le point de perdre notre précieux, cette perte dont le présent se nourrit, est le seul véritable personnage du roman : «La vie commence et elle nous échappe déjà.»

Dire que je me sens de connivence avec un tel travail sur son propre passé, ce serait dire trop peu sur ce qui me lie profondément à ce livre que je range dans ma bibliothèque quelque part entre Le ciel de Québec de Jacques Ferron et Mon corps et moi de René Crevel. Pas qu'on puisse tellement les comparer, mais surtout parce que je tiens à ce qu'il soit en bonne compagnie.