lundi 27 décembre 2021

À propos de Mille secrets mille dangers

Diane Arbus, A Flower Girl at a Wedding, Conn. (1964)

J'ai été un lecteur d'Alain Farah dès le début, et ensuite je n'ai ouvert aucun autre de ses livres. Je ne sais pas pourquoi. Alain est pourtant quelqu'un que je connais personnellement, de manière peut-être un peu mondaine, mais je n'avais aucune bonne raison de ne pas le lire, qu'elle soit littéraire ou extra-littéraire. Et son livre de poèmes, Quelque chose se détache du port, est le premier livre du Quartanier, alors jeune maison d'édition qui multipliait les bravades stylistiques dans son catalogue, que j'ai véritablement aimé. On dit qu'une première œuvre contient déjà tous les éléments qui, par la suite, s'affineront contre la meule des années, grâce aux rouages du métier. Déjà, en 2004, Alain Farah nous racontait cette histoire qu'il n'avait pas encore vécue, ce présent émaillé de fantômes qu'il apprenait à déchiffrer avec un goût manifeste pour le jeu de miroirs de la narration qu'il déploie maintenant à la lumière d'une seule journée : celle durant laquelle toute votre vie éclate en mille miettes et qu'elle se laisse enfin raconter dans la fatidique clarté de ses trois bienveillantes et tyranniques maîtresses : l'amour, la mort, et le passé qui essaie de les faire sien.

L'amour, pour commencer par ce qui nous libère de nous-mêmes, est tout entier prisonnier du temps dans ce roman à tiroirs qui ouvre à chaque page une nouvelle fenêtre sur ce qu'il enferme et ce qu'il permet. Le temps profane s'y mêle au temps sacré, et c'est entre ces deux pôles que se déploie son errance entre la faillite amoureuse de l'adolescence et la célébration d'un don sans dette auquel manquent les alliances. Et je ne voudrais surtout pas obscurcir l'énorme drôlerie avec laquelle tout cela se déploie, d'un bout à l'autre de ces 24 heures que j'ai traversées en 24 heures, parce que ça se dévore comme un fruit tout juste tombé de l'arbre.

La mort, cet écrin que nous donnons à la disparition, est l'hirondelle tragique qui chante tout au long de ce livre et lui donne son pouvoir orphique : il est cette tentative de ramener à la surface celle qu'on croyait garder pour toujours. Ce dernier regard, avant d'atteindre son but, que le langage jette sur les choses et les fait disparaître à jamais. Ce sont les plus belles pages de ce roman : «J'entends difficilement les rires, je vois difficilement les visages. Eux aussi commencent à disparaître. Ce sont des mots qui remontent, ceux peut-être qui ouvrent un roman que je n'ai pas écrit.» Cette conscience de la fuite que nous tentons chaque fois que nous sommes sur le point de perdre notre précieux, cette perte dont le présent se nourrit, est le seul véritable personnage du roman : «La vie commence et elle nous échappe déjà.»

Dire que je me sens de connivence avec un tel travail sur son propre passé, ce serait dire trop peu sur ce qui me lie profondément à ce livre que je range dans ma bibliothèque quelque part entre Le ciel de Québec de Jacques Ferron et Mon corps et moi de René Crevel. Pas qu'on puisse tellement les comparer, mais surtout parce que je tiens à ce qu'il soit en bonne compagnie.

samedi 22 mai 2021

L'ordre rétabli


On est habitués de voir l'ordre établi comme étant l'ordre juste, l'ordre de paix, alors que c'est un désordre. L'injustice, en soi, constitue un désordre. C'est de l'anarchie, l'injustice.
- Michel Chartrand


Les anarchistes ne sont pas ceux qu'on pense. Depuis de nombreuses années, on s'imagine que les anarchistes prennent la rue, incendient des voitures, jettent des briques à la tête de l'escouade anti-émeute, endommagent l'espace public et occupent illégalement des bâtiments en ruine à la recherche d'un renversement du pouvoir qui installerait durablement le désordre dans une société qu'ils jugent injuste.

À juste titre, leurs ennemis jurés, les bons pères de famille de cette même société qui, de leur point de vue à eux, n'est pas injuste mais plutôt inégale, cherchent à asseoir leurs privilèges afin de les conserver le plus longtemps possible, si possible pour toujours. Ainsi, petit à petit, l'idée qu'une minorité d'agités du bocal, de surcroît peu présentables et généralement révoltés, représente une menace pour cette dite société, devient une évidence. La majorité, peu encline aux changements parce que maintenue dans un état juste assez confortable pour avoir peur de perdre le peu qu'elle a, voit donc cette minorité agissante comme une nuisance, créatrice d'un désordre contre-productif.

C'est pourtant l'autre minorité, celle qui se maintient au pouvoir, qui est une nuisance. Mais puisqu'elle incarne l'ordre des choses, elle a le monopole de sa définition.

Elle peut ainsi traiter les éducatrices de nos enfants comme des torcheuses qui n'ont pas droit à des conditions de travail qui leur permettraient d'être indépendantes financièrement et épanouies professionnellement. Ce faisant, elle appauvrit les familles, déstructure le tissu social des communautés et force un déséquilibre économique dans les ménages qui encourage le maintien d'un patriarcat dont les conséquences sont violentes à tous les niveaux : physique, psychologique et symbolique.

Elle privilégie un mode de vie toxique qui détruit les milieux naturels par un développement immobilier et industriel ayant toutes les caractéristiques associées d'habitude à l'anarchie, sauf à un détail près : c'est une anarchie qui a toutes les apparences du conformisme.

Elle finance un système d'éducation qui permet d'assurer à sa descendance un accès privilégié au pouvoir, sous la forme d'institutions privées où l'élite est séparée du reste de la population, aux prises avec des classes surpeuplées dans des écoles qui tombent en ruine.

Bref, ce sont eux, les vrais anarchistes, ceux qui militent activement pour que la règle d'or soit celle du plus fort, comme cela a toujours été le cas d'ailleurs. Ce sont les Athéniens du siècle de Périclès qui, les premiers, ont expliqué à leurs ennemis que la justice ne peut s'appliquer qu'en présence de forces égales. C'est ainsi que Thucydide rapporte leurs paroles dans La Guerre du Péloponnèse : «Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner.»

C'est à la lumière de ce rapport de forces que nous devons comprendre le maintien de l'état d'urgence sanitaire tant que les négociations du secteur public ne seront pas finalisées. De cette manière, les bons pères de la Nation pourront, en toute quiétude, continuer de signer des ententes à la pièce avec tous les corps de métier, jusqu'à ce l'isolement force chacun à accepter l'inacceptable, c'est-à-dire l'appauvrissement continu qui sévit depuis 1982, au moment où le gouvernement de René Lévesque a trahi le peuple qui l’avait porté au pouvoir.

Essayons de nous en souvenir quand le temps sera venu de faire front commun.

Soigner, éduquer, aider : voilà le cauchemar que l'on promet aux anarchistes de l'ordre établi.

vendredi 7 mai 2021

À propos de La voleuse

Francesca Woodman, Eel, Rome, 1977-78.

                                                                  
Le détour par le sublime et par l'enfance permet de mieux saisir ce qui fait obstacle à la nuit.
Michaël Fœssel


C'est très rare qu'on se fait voler un livre. De par leur nature transitoire, les livres passent d'une main à l'autre et se font adopter, abandonner ; on les laisse prendre la poussière et on souffle sur la tranche, l'instant d'après ce sont eux qui nous gardent captifs dans la chambre, ou sur le trottoir de la ville où nous avons décidé de voler la moindre trace de lumière. Tout autour, cette nuit vagabonde, la mère de tout un chacun, n'a pas besoin d'un livre pour savoir ce qu'elle a perdu. Elle ne veut pas rendre la lumière qu'elle a précédé : c'est le signe de sa propre fin.

Alors elle cède. Ce barrage la maintenait captive, même si la nuit est la seule à savoir garder un secret. Elle veut sortir de sa cage, en pleine lumière. Dans la serrure, une forme unique pour épouser le vide, ouvrir la porte et se libérer du reste. Sa mère, assise les mains croisées, attend la morsure de son nom. Elle n'a plus de force que ce livre volé à la brunante par une fille qu'elle ne reconnaît plus, la même qui a frotté sa lampe pour en faire un miroir.

Cette lumière ferait-elle semblant de naître qu'on ne se résoudrait pas à l'achever, c'est le silence partout autour, elle danse comme si les ombres venaient de se lever du sol. Elle se voit. Mais comme elle a longtemps hésité avant de mettre des mots dans la bouche de cette image, soudain cette affamée n'est plus sage comme elle n'a jamais été, elle a déserté pour de bon en emportant toutes ses petites affaires qui brillent au loin comme des souvenirs qu'on a fixé au mur avec des aiguilles.

Il y a de ces livres qui parlent une langue volée à la source, déjà coupable d'avoir dit par le seul sacrilège d'avoir vécu. Leur langue a cette noirceur que n'importe qui peut se mettre sur les lèvres afin de passer à travers la nuit sans être inquiété par la parole.

Ils n'arrivent pas souvent, c'est à peine si on remarque l'absence de ces livres qui, du jour au lendemain, ont été volés à tout le monde.

Ce sont les seuls qui restent, une fois qu'on a retrouvé le silence.

Ils chantent devant la porte.

Daria les laisse entrer, sans dire un mot.

Elle vient de voler toute la honte qui l'empêchait de brûler.

Sur la table de chevet, un témoin allumé : 

Daria Colonna, La voleuse, Poètes de Brousse, 2021, 256 p.

lundi 23 novembre 2020

L'Aube-Postérité

Salut Christian,

tu m'excuseras de te répondre maintenant que tu es mort, mais je ne savais pas quoi répondre à ton dernier message. Je ne sais pas si tu as passé les derniers mois de ta vie à ressasser cette ancienne vie des blogues où tu avais trouvé une cour pour briller; et j'en conviens, je me suis pris moi aussi pour un génie tout droit sorti de cette lampe quand je suis arrivé à Montréal, gonflé par l'ambition de devenir quelqu'un. Tu as été mon premier contact avec ce milieu littéraire où je voulais tellement exister. Ce fut d'abord une épopée, une équipée sans entrave où j'entrais enfin dans le secret des Dieux. Grâce à ton blogue, je sais maintenant la date exacte : le 1er octobre 2004. C'était le lancement du recueil de Franz-Emmanuel Schürch, Une autre fois, à L'Oie de Cravan. Nous avons bu dans ton bunker de la rue Rachel avant de partir pour le lancement en taxi, le premier taxi montréalais de ma vie, ce soir où j'allais rencontrer pour la première fois aussi celui qui allait devenir mon éditeur, quelques années plus tard. Je me souviens avec difficulté de la fin de cette soirée, mais je me sentais exister, certainement. Je suis revenu en arpentant les ruelles, ivre et libre, jusqu'à mon appartement de la rue Plessis où j'allais passer les dix prochaines années de ma vie, tout en te perdant de plus en plus de vue, à la faveur de plusieurs histoires où ta violence allait m'apparaître comme une distance infranchissable.

La première fois, au Salon du livre de Montréal, tu m'as intimé brusquement, je me souviens de tes mots exacts, de me «tasser de ton chemin». C'est un conseil que j'ai suivi avec application, chaque fois que j'étais en ta présence. Il était clair, dès cette fois où je m'extirpai de la place Bonaventure pour tracer mon retour le long de la Sainte-Catherine en ne regardant pas derrière moi, que tu étais un être fascinant et dangereux.

La deuxième fois, nous étions à Trois-Rivières pour le Festival de Bellemare et tu avais fait toute une crise pour une histoire de cigarette allumée près d'un poste à gaz. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ça, de cette flamme que tu redoutais près des réservoirs d'essence, mais ça me semble une image tellement juste de ta personnalité. Plus tard, en visitant les trous de la vieille prison de Trois-Rivières, j'ai vu la panique réelle qui t'animait, comme un fantôme qui s'incarnait dans les murs humides du cachot.

La troisième fois, c'était au téléphone, et je n'étais pas là, mais tu as crié après ma blonde parce que tu cherchais à me rejoindre pour une raison X. Ce fut le clou. Après moi, je veux bien. Mais tu avais franchi la ligne, cette ligne qui avalait chaque mot de ton âme, et sans jamais te dire pourquoi, je me fis distant, absent, intangible. Ta prise était perdue.

Si je raconte tout ça, c'est pour exorciser quelque chose, manifestement. Quand tu m'as écrit en avril dernier pour prendre des nouvelles, pour savoir si j'allais bien, je n'ai pas répondu même si j'aurais pu, simplement, te dire: salut Christian, oui, tout le monde va bien, et le petit a maintenant une petite sœur, la Géraldinette, c'est une étincelle dans la noirceur de ce monde malade, elle me donne envie de me lever matin pour désamorcer des bombes.

J'aurais pu te répondre. Mais le goût qui me restait, c'était celui de notre dernière rencontre, le samedi 7 juin 2014, près du terrain de balle molle du parc Lafontaine. Notre ami commun, un grec bordelais du nom d'Antoine Vekris, était de passage à Montréal. Nous avons partagé un repas tout simple, à l'ombre des peupliers faux-trembles, dans la lumière très douce du début de l'été. À la fin, tu as versé une larme de ta bière dans mon verre, parce que ma bouteille était vide. J'ai goûté à ce poison qui accompagnait ton quotidien depuis si longtemps et j'ai été incapable de le boire. J'ai reversé la larme dans ta bouteille. C'était trop pour moi. Je ne pouvais pas, dans toute mon ivrognerie impénitente, boire de cette pisse. Je ne pense pas t'avoir insulté en refusant ta libation, mais ça restera ma dernière image de toi, ce poison sucré qui goûtait la mort.

Je ne veux pas mettre une pelletée de terre sur ton corps encore chaud, encore moins picorer ce qu'il reste de vivant sur ton souvenir. J'ai un ami qui, au détour d'une chanson, t'a déjà surnommé «Bill Fiel Morve». La postérité ne sera pas tendre avec toi, j'espère que tu en étais conscient. C'est, du moins, ce que j'avais de plus vrai à te dire. Et pour un être pétri de mensonges et assoiffé de vérité, ce que tu étais envers et contre toutes, il me semble que c'était la chose à faire.

M.