jeudi 19 mars 2015

À nos ennemis

Kasimir MALEVITCH, Carré rouge (1913)

«Nous autres révolutionnaires...»

Ainsi débute la litanie post-heideggerienne du Comité Invisible intitulée À nos amis, litanie censée en appeler à une concertation des forces insurrectionnelles mondiales qui se sont révélées depuis le mouvement Occupy Wall Street. Ou depuis le Manifeste du Parti communiste, ce n'est pas clair. Ironiquement, cet incipit ne pouvait mieux résumer l'isolement presque complet dans lequel se trouvent les signataires anonymes de ce manifeste. Mais ils ont de l'imagination, ça oui! Cette imagination s'étend au monde entier, sur le point d'exploser. Il suffirait de presque rien... pour que, de Tarnac à New York, les rues s'enflamment et les gouvernements tombent.

Tout cela est presque aussi ridicule que la grève qui se prépare en ce moment au Québec. Il n'y a qu'à aller lire les fantaisies foucaldiennes du Collectif de débrayage pour vite se rendre compte que ce qu'ils appellent un loup est loin d'être un homme, et que ce serait plus juste d'appeler ça un intellectuel avec une paire de chaussures. Et un traitement anti-égratignures pour ses lunettes. Devant le citoyen lambda qui considère le fait de mettre du gaz dans son char comme un acte politique, ce loup risque fort de rester enfermé sur son île et de voir les stigmates déjà tatoués dans sa face creuser le peu qu'il lui reste d'existence. Bientôt, il ne se définira plus que par les clichés de ses pires ennemis.

Oui, il est bien triste de constater l'état des choses, des lieux et des êtres. Je voudrais bien croire qu'il est possible de transformer le monde et de changer la vie. Force m'est d'admettre que l'affrontement qui se prépare juste ici, sous ma fenêtre, sera pure perte au profit de ceux que nous combattons, de nos ennemis. Il ne faut surtout pas surestimer notre force, c'est un manque crucial de stratégie. Déjà, les ténors de 2012 jouent aux starlettes dans les antichambres du pouvoir, quand ils ne sont pas littéralement responsables du service de garde de l'opposition. Et on voudrait nous faire descendre dans la rue pour offrir nos dents en pâture à des loups en cravates qui ne se souviennent même plus de la dernière fois qu'ils ont pissé sans collier? Allons donc. Pendant que nous cracherons du sang sur les trottoirs du Quartier latin, ils se magasineront un nouveau contrat en signant de leurs dents blanches sur un papier à en-tête gouvernementale. Ils prépareront un nouveau livre, un nouveau film sur cette révolution permanente qui justifie leur théorie jovialiste pendant que les mêmes dents noires pourriront au fond d'appartements mal chauffés, criblés de dettes et cernés de fatigue. À nos amis! À qui donc parlez-vous, vous autres révolutionnaires?

C'est presque aussi navrant qu'un journal lu à haute voix, vos prétentions révolutionnaires prophétiques. On dirait des millénaristes en transe, incapables de se rendre compte que la peste ravage le peuple tout entier, et que ce n'est pas en lui faisant des serments en latin que vous allez le guérir.

Sur ce, bonne chance.

dimanche 18 janvier 2015

Sonnet LXV

Johannes Vermeer, La Peseuse d'or, 1662-1665.

Si le cuivre, la pierre, la terre, la mer sans bornes
Meurent tristement malgré leur pouvoir
Comment contre cette rage la beauté peut-elle plaider
Quand elle n’a pour elle que la force d’une fleur?
O comment l’été peut-il souffler son miel
Quand les rochers invincibles ne tiennent pas
Ou que les portes de fer cèdent, que le Temps pourrit?
O pensée pleine de peur, où donc
Le meilleur joyau du Temps pourrait-il reposer
Ou quelle main forte pourrait retenir son pied agile?
Et qui pourrait empêcher ce gaspillage de beauté?
O, personne, sinon ce miracle devant nous
Que dans l’encre noire mon amour peut encore briller.

- William Shakespeare

jeudi 15 janvier 2015

Le piège

Alberto GIACOMETTI, L'Homme qui marche (1956)

Je n’ai pas d’avis sur la tuerie des gens
Qu’ils saignent et se noient dans la mort
Et je n’aurai pas une idée plus claire
De ce qui m’attend aux lendemains des nuits

J’ai essayé de tuer le ciel en le fixant
Trop longtemps comme un ennemi
J’ai cueilli des étoiles dans mes mains
Comme un voleur chez un antiquaire

On m’avait promis des explications claires
Et je déchiffre au cours lent des tempêtes
À peine la bouteille qui verse l’esprit noir

Sur la femme qui dort et son sommeil sacré
La reine Mab a la bouche à ras bord de clefs
L’araignée dans sa toile où mes doigts sont collés

15 janvier 2015

dimanche 7 décembre 2014

L'odeur des crêpes

Williamsburg, mars 2012
Les sorties de sécheuses crachent l'air chaud dans
L'air froid de l'hiver c'est dimanche en pieds de bas
La crêpe brûle dans le beurre du jour lent
Dehors le chat surgit dans la fenêtre en bas

Si le café monte et que les pieds sont comptés
Entre amertume qui neige et la bouche sèche
Mon nez pique à l'odeur du pertuis des années
Ma main cherche l'erreur dans la cire des mèches

J'ai allumé un feu à la fenêtre veuf
De Barbara s'en souvient-elle Barbara
Maryse s'appelait Maryse ce jour-là

Six décembre mille neuf cent quatre-vingt neuf
Je ne veux plus jamais frapper sur mes tambours
Je ne veux plus jamais tirer sur mes amours

6-7 décembre 2014