mardi 31 janvier 2012

Ivy et le paganisme poétique

Chuck Ingwersen, 2009.
Je m'étais autrefois promis de ne rien dire des turlupineries désolantes de Ivy dans les médias, dont la cassette rejoue sans cesse les mêmes niaiseries, à savoir que la poésie est comme une religion, que les soirées de poésie traditionnelles sont comme des messes où l'on prêche aux convertis, tandis le slam fait œuvre de missionnaire devant une foule de païens. Je me suis mordu la lèvre maintes fois, comme à la fin de cette entrevue où il dit, sans même une once d'ironie : «Qu'on les brûle, les livres!». De là à dire que Ivy fait dans le fascisme poétique, il n'y a qu'un pas que je m'abstiendrai de franchir.

Mais qui a investi Ivy de cette haute mission évangélique, celle d'ouvrir les portes de la poésie à la foule ignare, celle-là même pour qui le jeune Nelligan proclamait son dédain? Il semblerait qu'il ait reçu la bénédiction du fondateur du slam aux U.S.A., Marc Kelly Smith. Mais au-delà de cette rencontre, qu'est-ce qui a poussé ce cher Ivan à devenir le manitou auto-proclamé du slam à Montréal? Pour raconter cette histoire, il faut retourner en arrière.

En 2007, Ivy fait partie du petit conciliabule (avec Catherine Cormier-Larose, Bertrand Laverdure et Jonas Lafleur) qui décide d'organiser une soirée slam au bar Les Pas Sages, rue Rachel. Au-delà des dissensions qui laissent bientôt Ivy seul à la barre de ces soirées, le principal intéressé découvre bien vite le potentiel de ces performances où le contenu s'efface au profit du contenant. La bonne affaire! Depuis le temps qu'il rêve de faire carrière, Ivy a enfin trouvé son véhicule idéal. Après la tentative folk d'Ivy et Reggie, au succès limité, et le silence presque total autour de son livre de poésie Les corps carillonnent (Noroît, 2005), Ivy se lance dans l'aventure slam tel un apprenti banquier à l'assaut de Wall Street, avec la ferme intention d'y faire carrière. Ne nous y trompons pas : c'est bien la reconnaissance que cherche Ivy, et tant pis si pour ce faire, on doit marcher sur la tête de quelques poètes frustrés de ne pouvoir être de bons performeurs.

Le slam a le vent dans les voiles. Propulsé par la popularité de Grand Corps Malade, les médias s'intéressent au phénomène et Ivy sort bientôt un album au titre ô combien original : Slamerica. C'est en faisant la promotion de cet album plutôt ennuyeux et bardé de textes indigents qu'Ivy actionne bientôt sa cassette. Là où le bât blesse, c'est que cette fameuse comparaison ne tient pas la route, car elle repose sur une prémisse douteuse : la poésie n'est pas comme une religion, elle serait plutôt le contraire d'une religion. Elle ne cherche pas l'assentiment de la foule, mais sa fureur. Elle voudrait plutôt la convaincre de déserter les églises et de partir sur les routes.

Ivy va même jusqu'à dire que le slam n'est pas loin du rêve d'Isidore Ducasse («une poésie faite par tous») et des surréalistes. C'est fort de café, ça, monsieur! Une compétition où l'on vote pour la meilleure performance orale au détriment de la qualité du texte, du sens des paroles, et tout de suite, on se prend pour une avant-garde! Si au moins, ils avaient la décence de rejeter catégoriquement ce langage comme les dadaïstes, mais non! La plupart des slammeurs sont des poètes ratés qui se sont recyclés dans cet art de faire lever les foules en s'appuyant sur un langage dénué de complexité, rimé platement, et de surcroît embourbé dans le détestable méta-discours de celui qui «prend la parole».

Tant mieux si, à travers cette course au crachoir, de véritables talents émergent. Et ne venez pas croire que je prends ici la défense du milieu poétique et de leurs soirées ronflantes où tout le monde se prête à cette même course au crachoir, mais avec une retenue freudienne. Je prends la défense de la poésie, parce qu'il semble que personne ne s'en préoccupe. Je suis fatigué d'entendre parler de poésie avec une telle stupidité. Si c'est de slam dont tu veux parler, Ivy, laisse la poésie en dehors de ça. Elle ne t'a rien fait, à ce que je sache. Quand, le 21 septembre 2007, tu as terminé ton «mot de la fin» suite au premier Grand Slam par un appel à Rimbaud et sa volonté de «changer la vie», c'est l'aventure poétique moderne au grand complet que tu as insultée. Tu t'es investi dans le slam pour pouvoir faire carrière et vivre de ton art, alors grand bien t'en fasse. Mais de grâce, ne fais pas appel à la poésie pour te donner une légitimité littéraire. La poésie n'en a cure, d'ailleurs, de cette littérature où les écrivains vont chercher leur reconnaissance. Elle préfère au confort des palmarès cette envie de vivre qui fait tache d'huile sur tout ce qu'elle touche, de la moindre lumière dans les yeux jusqu'au grand incendie du cœur.

samedi 24 décembre 2011

dimanche 17 juillet 2011

À une rose retombée

Jean-Paul Riopelle, Détail de l'Hommage à Rosa Luxemburg (1992)


Quand je me couchais sur les vers de Mimnerme,
Je vivais une vie de gaz en canne et de mains crues,
Seul, pas trop loin de mon corps je vagabondais,
Marchais avec l’espoir d’une soudaine forêt en or dans un rêve.
O rose, retombée, assois ton énorme dos végétal;
Débusque le soleil imposteur… dans un rêve d’hiver
Ta tête de rose brillante boude dans la bile du géant doré,
Ah! ma rose, pousse dans la rose sans trêve!
Quand tu plongeas toi-même vers l’Eden
Et fleuris où l’Horloger du Vide s’apaisait,
Ta naissance éparpilla des bouts de nuit écrasée d’un bond,
Dévoilant ma forêt rêveuse.
Oui, l’Horloger, sa chair de roue
et ses os bijoux gaspillés à son réveil,
À la face de Votre Quelque Chose, il s’enfuit
en agitant des moines oublieux dans ses mains inventées.
Le soleil est aveugle de ces échanges en sursauts, le tennis de Vénus
et le court de Mars chantent le grand mensonge du soleil,
Ah! lointaine balle de fourrure, absorbe les éléments;
Sois sûre que les arbres et les montagnes de la terre,
S’élèvent et se retournent contre la vaste immobilité.

Rose! Rose! ma rose effeuillée!
Rose c’est ma main d’un œil visionnaire sur toute la Mystique
Rose c’est ma chaise lucide au milieu des maisons bombardées
Rose ce sont mes patiences électriques dans les yeux, dans les yeux,
Rose mes bajoues en fête
Dalaï-Lama Grand Vizir Glorieux César ma rose!

Quand j’ai entendu la rose crier
J’ai réuni toutes les expériences ratées d’un empire anatomique
et, avec ce rêve chimique, découvert
la loi haineuse de la terre et du soleil, et le cri de la rose à travers.

- Gregory CORSO, Gasoline (1958)

samedi 18 juin 2011

Du pourrissement de la fête et de la musique en milieu urbain

Yves TANGUY, Dehors, 1929.

La sécurité, tranquillité d'esprit bien ou mal fondée, qui résulte de l'opinion qu'on n'a rien à craindre, est devenue un état objectif des choses, placé à l'extérieur de soi et considéré comme extrêmement fragile. Ainsi, on ne se souviendra plus de la vraie sécurité qui résulte de la confiance en soi et on deviendra la proie facile de n'importe quel danger.
- Sophie Herszkowicz, Lettre ouverte au maire de Paris à propos de la destruction de Belleville (1992)

Il en va des festivals comme de la scène finale de La Java des bombes atomiques de Boris Vian: on aimerait bien les réunir tous ensemble pour les faire sauter dans un assourdissant BOUM. Cancers estivaux, ces pseudo-fêtes ont la prétention de faire de Montréal une ville vivante, alors qu'ils signifient à plus ou moins brève échéance le nivellement du cœur de la ville pour en faire un vaste terrain vague où planter les scènes gigantesques de leur spectacle moribond. Et ce nivellement n'est pas métaphorique: alors qu'il y a quelques années, il était possible d'assister à certains spectacles en se juchant sur la petite colline de l'îlot Balmoral, l'un des premiers gestes de la Ville de Montréal a été de niveler ce terrain pour soi-disant l'intégrer à l'esplanade de la rue Jeanne-Mance. Résultat: non seulement n'ont-ils pas intégré l'îlot Balmoral à cette esplanade plantée de brosses à dents géantes, mais ils l'excluent avec des clôtures qui empêchent les gens ne désirant pas s'enfermer dans la grande foule des festivaliers d'assister au spectacle. C'est d'une bêtise abyssale.

Pourquoi des clôtures? Parce qu'ils ont peur que les gens aménagent l'espace et le peuplent de manière naturelle, donc forcément anarchique. Ils veulent nous donner une sécurité artificielle pour éviter que cette sécurité ne se forme à même la confiance en soi et aux autres, comme le remarque brillamment Sophie Herszkowicz dans sa lettre à Jacques Chirac sur la destruction de l'un des plus beaux et des plus sauvages quartiers de Paris, Belleville. Ainsi, les festivaliers suivent des lignes toutes tracées en buvant la même bière insipide, symbole du goût que ces festivals promeuvent à grand renfort de vedettes pour attirer la banlieue et son fric.

Car les festivals ne sont pas faits pour les habitants de cette ville, tout comme personne ne s'est jamais posé la question à savoir si les gens du centre-sud appréciaient la Formule 1 et les feux d'artifice qui empoisonnent ponctuellement notre quartier durant l'été.

La destruction du quartier entourant la Place des Arts ne s'est pas faite en un jour. D'abord, il y eut l'éviction du centre Clark, qu'un groupe d'artistes et de musiciens avait aménagé dans un immeuble aujourd'hui disparu, de même que l'éviction de la plupart des résidants de l'immeuble situé plus au nord, toujours debout, pour y construire des condos luxueux. Le centre Clark a déménagé sur la rue de Gaspé, dans le Mile End, et a peu à peu perdu sa vocation, passant de fourmilière artistique à centre subventionné. On m'apprend même que les musiciens, présents depuis le début de l'aventure, seront évincés des locaux de la rue de Gaspé en juillet. Triste sort.

Ce n'est qu'une des nombreuses destructions qui eurent lieu dans ce triste quadrilatère. Si l'on veut remonter beaucoup plus loin dans le temps, il y a la Place des Arts de Robert Roussil, qui fut en activité de 1947 à 1954 dans un immeuble situé face au Gésu. Université ouvrière où les artistes, les intellectuels et les ouvriers se côtoyaient pour échanger leur savoir, la Place des Arts fut fermée par les brigades anti-subversives du maire Drapeau. Ce sont d'ailleurs ces mêmes brigades qui emprisonnèrent la sculpture La Famille de Roussil au poste de police, la jugeant indécente. Ce n'est pas d'hier que les flics font un aussi beau travail.

Plus récemment, en avril 2009, à l'aube des grands travaux qui allaient transformer le visage de la Place des Arts pour en faire un grand terrain de jeu pour Spectra et consorts, il y eut la destruction des beaux pommetiers plantés sur la place Alfred-Duquesne, peu de temps avant leur floraison. C'est l'image que je garderai de cette destruction planifiée, orchestrée au nom de la culture et de ses nombreux bordels nouveau genre. Heureusement, il y a toujours quelques canailles pour venir mettre un peu de vie dans ces grands cimetières.

La nouvelle Place des Arts n'est qu'un monument officiel qui sert à exhiber bêtement des vedettes : un genre de monument aux morts quoi!
Robert Roussil, L'Art et l'État (1973)