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| Chuck Ingwersen, 2009. |
Mais qui a investi Ivy de cette haute mission évangélique, celle d'ouvrir les portes de la poésie à la foule ignare, celle-là même pour qui le jeune Nelligan proclamait son dédain? Il semblerait qu'il ait reçu la bénédiction du fondateur du slam aux U.S.A., Marc Kelly Smith. Mais au-delà de cette rencontre, qu'est-ce qui a poussé ce cher Ivan à devenir le manitou auto-proclamé du slam à Montréal? Pour raconter cette histoire, il faut retourner en arrière.
En 2007, Ivy fait partie du petit conciliabule (avec Catherine Cormier-Larose, Bertrand Laverdure et Jonas Lafleur) qui décide d'organiser une soirée slam au bar Les Pas Sages, rue Rachel. Au-delà des dissensions qui laissent bientôt Ivy seul à la barre de ces soirées, le principal intéressé découvre bien vite le potentiel de ces performances où le contenu s'efface au profit du contenant. La bonne affaire! Depuis le temps qu'il rêve de faire carrière, Ivy a enfin trouvé son véhicule idéal. Après la tentative folk d'Ivy et Reggie, au succès limité, et le silence presque total autour de son livre de poésie Les corps carillonnent (Noroît, 2005), Ivy se lance dans l'aventure slam tel un apprenti banquier à l'assaut de Wall Street, avec la ferme intention d'y faire carrière. Ne nous y trompons pas : c'est bien la reconnaissance que cherche Ivy, et tant pis si pour ce faire, on doit marcher sur la tête de quelques poètes frustrés de ne pouvoir être de bons performeurs.
Le slam a le vent dans les voiles. Propulsé par la popularité de Grand Corps Malade, les médias s'intéressent au phénomène et Ivy sort bientôt un album au titre ô combien original : Slamerica. C'est en faisant la promotion de cet album plutôt ennuyeux et bardé de textes indigents qu'Ivy actionne bientôt sa cassette. Là où le bât blesse, c'est que cette fameuse comparaison ne tient pas la route, car elle repose sur une prémisse douteuse : la poésie n'est pas comme une religion, elle serait plutôt le contraire d'une religion. Elle ne cherche pas l'assentiment de la foule, mais sa fureur. Elle voudrait plutôt la convaincre de déserter les églises et de partir sur les routes.
Ivy va même jusqu'à dire que le slam n'est pas loin du rêve d'Isidore Ducasse («une poésie faite par tous») et des surréalistes. C'est fort de café, ça, monsieur! Une compétition où l'on vote pour la meilleure performance orale au détriment de la qualité du texte, du sens des paroles, et tout de suite, on se prend pour une avant-garde! Si au moins, ils avaient la décence de rejeter catégoriquement ce langage comme les dadaïstes, mais non! La plupart des slammeurs sont des poètes ratés qui se sont recyclés dans cet art de faire lever les foules en s'appuyant sur un langage dénué de complexité, rimé platement, et de surcroît embourbé dans le détestable méta-discours de celui qui «prend la parole».
Tant mieux si, à travers cette course au crachoir, de véritables talents émergent. Et ne venez pas croire que je prends ici la défense du milieu poétique et de leurs soirées ronflantes où tout le monde se prête à cette même course au crachoir, mais avec une retenue freudienne. Je prends la défense de la poésie, parce qu'il semble que personne ne s'en préoccupe. Je suis fatigué d'entendre parler de poésie avec une telle stupidité. Si c'est de slam dont tu veux parler, Ivy, laisse la poésie en dehors de ça. Elle ne t'a rien fait, à ce que je sache. Quand, le 21 septembre 2007, tu as terminé ton «mot de la fin» suite au premier Grand Slam par un appel à Rimbaud et sa volonté de «changer la vie», c'est l'aventure poétique moderne au grand complet que tu as insultée. Tu t'es investi dans le slam pour pouvoir faire carrière et vivre de ton art, alors grand bien t'en fasse. Mais de grâce, ne fais pas appel à la poésie pour te donner une légitimité littéraire. La poésie n'en a cure, d'ailleurs, de cette littérature où les écrivains vont chercher leur reconnaissance. Elle préfère au confort des palmarès cette envie de vivre qui fait tache d'huile sur tout ce qu'elle touche, de la moindre lumière dans les yeux jusqu'au grand incendie du cœur.

Je n'entrerai pas ici dans le clash des égos, prendrai plutôt parti pour le slam et la poésie... la poésie est contente qu'on parle d'elle, même à tort ou à travers, au moins on la sort de son écrin, cette puissante arme spirituelle qui est au coeur du slam et de la littérature... si le slam est tantôt littéraire, tantôt propagande, tantôt théatral, tantôt politique, religieux, sublime ou humoristique, c'est que c'est un phénomène populaire naturel, qui évolue en dehors de l'establishment, ça a émergé de la communauté, de la rue, ça répond à un besoin ou c'est un symptôme mais au coeur de ça, oui je crois qu'il y a la poésie et quelque chose que je ne qualifierais pas de religieux mais de rituel, la poésie est naturellement spirituelle, on en conviendra. Le Slam c'est dans la lignée des chants de guerre pour les jeunes spartiates, ça remet le sang dans le bon sens, on partage des mantras pour hurler à la lune, etc. etc. À Sherbrooke la scène du slam est en feu, on a David Goudreault champion de la francophonie, c'est un travailleur social avec une écriture fluide, choc et hypnotique, les gens aiment sa façon de dire les choses, je le trouve brave parce que ce n'est pas évident de faire de la poésie sociale sans sonner comme un téteux ou un bouddhiste :-)
RépondreSupprimerEn tout cas, la scène du slam à Sherbrooke, le Tremplin, la Slamily, Frank Poule, Sophie Jeukens, David Goudreault, le Festival du texte court, Le Festival ''les jours sont comptés'', Art Focus et toutes ces autres personnes ou initiatives qui font que la vie culturelle à Sherbrooke est dynamique et unique, ils font mousser la sauce parce que ce sont les amis de l'Art, des mots et des gens... l'important c'est les principes, avant les personalités... comme dirait Bill et Bob.
Keep it up Max Cat, on aime les débats.
Erratum : Le Festival les Jours sont Contés en Estrie, (les jours sont comptés lol) avec à sa barre Petronella VonDijk (excuse si j'épluche ton nom) et où on a vu émerger Fred Pellerin. J'aime trop Babine. (Big coming out).
RépondreSupprimerSalut à toi et autres chiens de garde de la poésie – puisque je sais bien que tu dis tout haut ce que d’autres pensent tout bas,
RépondreSupprimerCet article qui tire à bout portant sur Ivy et tout ce qui slam, ça fait un moment que je veux y répondre. Parce que le slam, j’ai les deux pieds dedans depuis 2007, parce que je suis poète, et parce que j’en ai marre de lire et d’entendre ce que la poésie devrait être, au lieu de la regarder en pleine face.
Moi aussi j’espère la fureur de la foule déclanchée par la poésie, mais en quatorze ans de scène poétique, ce n’est qu’au slam que j’ai vu un véritable engouement, véritable fébrilité de la foule pour les mots. En grande partie parce que la forme même des soirées slam et des textes qui y sont entendus sont animés du désir de communiquer, d’être ensemble, et non pas seulement d’éblouir et d’être admiré, bien qu’on voit de cela aussi. Ce désir puissant de la communion, c’est peut-être ce que le slam a de plus proche avec l’improvisation théâtrale, plus que la compétition même : le droit de parole du public qui amène l’artiste à se mettre à nue et à risque. Et ce principe de communion, c’est aussi une connotation religieuse, veut veut pas. Mais j’arrête ici la comparaison, parce que je suis d’accord avec toi, la poésie et la religion – en système érigé ne vont pas ensemble, et je n’aime pas non plus les discours qui les rapprochent trop.
Pour beaucoup de poètes qui s’appliquent particulièrement à mousser l’écrit, leur panache, leur langue et leur intelligence, le slam semble cette arène où la plus forte présence scénique l’emporte. Il y a un peu de ça, mais généralement, je dirais que le public vote surtout pour la présence à lui que lui offre le slameur. Le désir d’atteindre, de partager avec l’autre, quitte à ce que ça se fasse comme un coup donné, comme un claque, c’est pour ça que le public vote, et oui, parfois au détriment de la qualité du texte. Mais au slam, j’ai aussi vu des Mathieu Arsenault, Jean-Sébastien Larouche, Violaine Forest et Rose Élicery enflamer la salle, si tu veux parler de plumes consacrées par une autre école que le slam. Malheureusement, plusieurs de ces poètes ont déserté la scène slam, et oui, depuis le public mange ce qu’on lui donne, comme toujours, et adapte ses goûts. Et c’est franchement dommage. Mais le slam demeure une scène de l’écriture et de la poésie – orale, oui, et ce n’est pas un sous-genre – et les poètes qui veulent faire des leçons de poésie devraient venir la faire sur scène et non pas sur les blogues ou les publications facebookiennes.
Pourquoi trop poètes ont déserté le slam? D’une part, il y en a qui n’ont pas su prendre la vraie réaction de la foule, soit parfois une non-appréciation de leur texte... Il ne faut pas chercher plus loin, se faire dire en direct que ce qu’on vient de lire sur scène n’est pas ou peu reçu, ça prend du nerfs tout de même. De l’autre, le milieu littéraire s’est toujours senti menacé par la montée du slam et de l’oralité. Ivy a fait des déclarations assez graves dans les médias qui n’ont pas aidé, à dire que le slam changeait tout et que les autres soirées de poésie étaient ennuyantes... Mais ici, dur de dire qui a tiré la roche en premier. Les déclarations d’Ivy sont aussi des réponses à des attaques nombreuses et diverses d’une gente littéraire qui déteste le slam. Mais l’attitude d’Ivy a également découragé plusieurs personnes du milieu littéraire, comme tu les nommes, de poursuivre leur implication.
(Suite dans le prochain commentaire)
(suite du commentaire précédent)
RépondreSupprimerBon, Ivy. Je crois que dès le début, il a voulu insuffler aux soirées slam une énergie qui tient plus du milieu musical, d’où il vient aussi, que du milieu littéraire et de sa statique (réelle). Et il a effectivement monté d’excellentes soirées. Comme plusieurs, je me rappelle avec émotion de ma première fois au Patro Vys, parce que l’émerveillement de la première rencontre avec le slam est très marquant. Non seulement je voyais des gens tout donner dans leur 3 minutes sur scène, mais le show était juste trop bon, bien dirigé par son animateur (Ivy). De la poésie qui rock un salle : le rêve! Qu’est-ce qui a donné à Ivy un droit sur le slam : sa constance, son engagement, son implication mois après mois à tenir des soirées, le travail mis à générer les Grand Slam, d’ailleurs accueillis par le Festival international de la littérature et hautement populaire (un Lion d’or rempli à craquer pour la poésie, c’est là que tu vois ça). Ivy a travaillé à une construction collective, concrètement, et ça personne ne peut lui enlever. Et je rejette tout mépris envers sa carrière : il est mon collègue artiste et poète, et je lui souhaite le meilleur des succès. Qu’à partir de l’énergie consacrée au collectif, il puisse en tirer une visibilité personnelle, je ne vois aucun mal à ça non plus. C’est très petit de cracher sur une carrière artistique, à mon avis, et d’accuser des déclarations qui n’ont en fait que l’importance qu’on lui donne. Mais Ivy a aussi gardé jalousement son terrain de slam, et quitte maintenant le Grand Slam et le FIL, ce qui est bien dommage pour tout le monde, et sa visibilité médiatique lui donne une portée d’éducation populaire au sujet du slam et de la poésie qui soulève, avec raison, bien des sensibilités.
En écrivant ici, je réalise que je pourrais en parler longtemps, du slam et de la poésie, très longtemps... Je voudrais conclure (il le faut, un moment donné!) en disant que le slam au Québec, après 6 ans déjà, est là pour rester, que c’est une scène de poésie et qu’il ne tient qu’aux poètes de venir nous y montrer de quoi se chauffent leurs poèmes! Toi le premier, Maxime Catellier. Je ne me souviens pas t’avoir déjà vu t’y mouiller non? Parce qu’on aime le slam et la poésie, parce qu’on veut que le mouvement s’épanouisse en beauté, Isabelle Saint-Pierre, Véro Bachand, Catherine Cormier-Larose et moi-même tenons un Slam session au théâtre Aux Écuries le 23 avril à 20h. Un slam session, c’est un micro ouvert, sans vote du public, donc on peut prendre le risque de la scène sans trop se faire mal... Venez faire tâche d’huile, lumière, feu. À toi Maxime, et les autres, c’est une invitation, un appel.
Salut à toi, chère Marie-Paule. D'abord, merci d'avoir répondu à ce billet (et je salue aussi Mélissa, qui avait la première mis son grain de sel).
RépondreSupprimerD'abord, je voudrais dissiper tout malentendu à ce sujet : je ne prends pas ici partie pour le milieu poétique montréalais versus le milieu du slam, mais bien pour la poésie. Pour ce cri de l'esprit qui semble de plus en plus en voie de disparition. Tant mieux si vous avez du plaisir durant vos soirées slam, et si la foule embarque. Ça n'a tout simplement rien à voir avec la poésie, voilà l'essence de mon propos. Vous pouvez être d'accord, ou non, je n'en ai rien à cirer. C'est mon avis.
Sache aussi que tu pourras toujours compter sur moi pour cracher sur des carrières artistiques. Je suis de ce genre de voyou. Je n'ai jamais voulu faire carrière, et ne m'en suis jamais caché. Si tu écoutes attentivement la chanson qui accompagne ce blogue, elle explique assez bien mon état d'esprit par rapport à ça. J'ai participé à plusieurs soirées, spectacles et autres événements, mais je n'ai fait cela qu'au nom de l'amitié que je porte à certaines personnes, jamais pour percer ou me faire voir. Ou tout simplement, je le fais par pur plaisir.
C'est donc par pur plaisir, par amitié, que je viendrai peut-être faire un tour, le 23 avril, aux Écuries. Mais ne compte pas sur moi pour participer à ce slam session, tout comme je refuse presque toutes les invitations à lire mes poèmes depuis un bon moment déjà. Ça ne m'intéresse pas. Ça m'intéresse d'entendre ce que vous avez à dire, mais je n'ai rien à ajouter. Mon travail est ailleurs, pas au-delà, ni en-dessous, mais ailleurs. Peu importe si cela s'avère être nulle part, je n'aurai pas perdu au change, puisque je n'y ai jamais investi que mon coeur.
En espérant qu'il y ait foule chez vous, chère Marie-Paule, et avec tout mon respect.
Maxime
Eh bien Maxime, merci de ta réponse. Nous avons bien sûr des visions et des opinions différentes (quoique sur l'essence de la poésie pas tellement), mais j'ai toujours un faible pour les grandes gueules qui osent, alors merci pour ta parole, le débat et ton ouverture. Respect réciproque.
RépondreSupprimerAu plaisir et à bientôt.
J'y repensais Maxime, et dans ta réponse, tu disais un peu que les soirées slam et leur dynamique n'ont rien à voir avec la poésie: il y a une précision à faire ici. Le slam n'est pas un genre en soi, bien que le format transforme souvent le texte en un exercice de style, et le texte est aussi marqué par l'oralité, puisque, de prime abord, les textes sont destinés à l'écoute plus qu'à la lecture. Le slam, c'est une manière de faire des soirées de poésie, un micro qu'on prend, une manière qui se prête bien à la découverte, au contact avec le public, au passage pour certains, au baptême de feu pour d'autres ou encore tout simplement banc d'essai. Et dans cet espace de mouvement et de spontanéité, de prises de parole, certains y trouvent leur place comme nulle part ailleurs.
RépondreSupprimerJe te répondrai, tout simplement, par un poème. Comme ça, il n'y aura plus de malentendus sur ce que je considère comme de la poésie :
RépondreSupprimer«Ses mains sur ses seins nus se croisent décharnées;
Son oeil lugubre songe, ivre d'obscurité;
Ce spectre balbutie avec autorité;
On dirait qu'elle fait la lecture éperdue
D'un mystérieux livre ouvert dans l'étendue;
Parfois elle s'arrête en disant : Je ne puis.
En ce moment, au fond de sa grotte, affreux puits
Plein de l'effarement des visions occultes,
Ce sont les fondateurs de dogmes et de cultes
Et de religions que son regard poursuit.
Il semble qu'elle parle, à travers l'âpre nuit,
À ceux qui cherchent Dieu pour le montrer aux hommes.»
- Victor Hugo, La Fin de Satan
Quand on veut rimer, on le fait comme du monde. N'est-ce pas?
Maxime
"Par une nuit sans aurore, j'ai perdu l'nord
RépondreSupprimerCe matin encore su'la troisième à Val-d'Or
Entre les clubs de danseuses et les innombrables bar
Inquiets, comme des vieux conquistadors
Les gars ont mauvaise mine à force de briser d'la roche
Creuser, creuser la terre jusqu'en Chine
Ils ont fini par plier l'échine
Parce que leur seul espoir est au bout d'un trou noir
Dernier chèque de chômage demain y'aura pu d'ouvrage
Nous aut'les gens d'en bas
On connait rien de d'ça
On connait rien de d'ça."
- Extrait d'Hôtel Matagami, Isabelle St-Pierre, paru dans le collectif Slam poésie du Québec, Éditions Vent d'Ouest, 2010
"Notre unique bagage est notre histoire
RépondreSupprimerPour le long voyage, voir la route, même au noir
On doit d'abord savoir ce qui nous est arrivé
Pourquoi suis-je par terre?
Comment me relever?
On doit d'abord savoir ce qui nous est arrivé
Comment renier nos pères
Et penser avancer?"
- Extrait d'En route vers 2033 - Slam-feuilleton didactique, Jocelyn Thouin, paru dans le collectif Slam poésie du Québec, Éditions Vent d'Ouest, 2010
"J'admire ce que tu fais, ce que tu fais pour embellir le monde, l'amour que tu y mets, fait dans l'air comme le fait dans l'eau l'onde." Mathieu Lippé (mais j'aurais pu te le dire moi-même Max.)
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