samedi 24 décembre 2011
dimanche 17 juillet 2011
À une rose retombée
| Jean-Paul Riopelle, Détail de l'Hommage à Rosa Luxemburg (1992) |
Quand je me couchais sur les vers de Mimnerme,
Je vivais une vie de gaz en canne et de mains crues,
Seul, pas trop loin de mon corps je vagabondais,
Marchais avec l’espoir d’une soudaine forêt en or dans un rêve.
O rose, retombée, assois ton énorme dos végétal;
Débusque le soleil imposteur… dans un rêve d’hiver
Ta tête de rose brillante boude dans la bile du géant doré,
Ah! ma rose, pousse dans la rose sans trêve!
Quand tu plongeas toi-même vers l’Eden
Et fleuris où l’Horloger du Vide s’apaisait,
Ta naissance éparpilla des bouts de nuit écrasée d’un bond,
Dévoilant ma forêt rêveuse.
Oui, l’Horloger, sa chair de roue
et ses os bijoux gaspillés à son réveil,
À la face de Votre Quelque Chose, il s’enfuit
en agitant des moines oublieux dans ses mains inventées.
Le soleil est aveugle de ces échanges en sursauts, le tennis de Vénus
et le court de Mars chantent le grand mensonge du soleil,
Ah! lointaine balle de fourrure, absorbe les éléments;
Sois sûre que les arbres et les montagnes de la terre,
S’élèvent et se retournent contre la vaste immobilité.
Rose! Rose! ma rose effeuillée!
Rose c’est ma main d’un œil visionnaire sur toute la Mystique
Rose c’est ma chaise lucide au milieu des maisons bombardées
Rose ce sont mes patiences électriques dans les yeux, dans les yeux,
Rose mes bajoues en fête
Dalaï-Lama Grand Vizir Glorieux César ma rose!
Quand j’ai entendu la rose crier
J’ai réuni toutes les expériences ratées d’un empire anatomique
et, avec ce rêve chimique, découvert
la loi haineuse de la terre et du soleil, et le cri de la rose à travers.
- Gregory CORSO, Gasoline (1958)
samedi 18 juin 2011
Du pourrissement de la fête et de la musique en milieu urbain
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| Yves TANGUY, Dehors, 1929. |
La sécurité, tranquillité d'esprit bien ou mal fondée, qui résulte de l'opinion qu'on n'a rien à craindre, est devenue un état objectif des choses, placé à l'extérieur de soi et considéré comme extrêmement fragile. Ainsi, on ne se souviendra plus de la vraie sécurité qui résulte de la confiance en soi et on deviendra la proie facile de n'importe quel danger.
- Sophie Herszkowicz, Lettre ouverte au maire de Paris à propos de la destruction de Belleville (1992)
Il en va des festivals comme de la scène finale de La Java des bombes atomiques de Boris Vian: on aimerait bien les réunir tous ensemble pour les faire sauter dans un assourdissant BOUM. Cancers estivaux, ces pseudo-fêtes ont la prétention de faire de Montréal une ville vivante, alors qu'ils signifient à plus ou moins brève échéance le nivellement du cœur de la ville pour en faire un vaste terrain vague où planter les scènes gigantesques de leur spectacle moribond. Et ce nivellement n'est pas métaphorique: alors qu'il y a quelques années, il était possible d'assister à certains spectacles en se juchant sur la petite colline de l'îlot Balmoral, l'un des premiers gestes de la Ville de Montréal a été de niveler ce terrain pour soi-disant l'intégrer à l'esplanade de la rue Jeanne-Mance. Résultat: non seulement n'ont-ils pas intégré l'îlot Balmoral à cette esplanade plantée de brosses à dents géantes, mais ils l'excluent avec des clôtures qui empêchent les gens ne désirant pas s'enfermer dans la grande foule des festivaliers d'assister au spectacle. C'est d'une bêtise abyssale.
Pourquoi des clôtures? Parce qu'ils ont peur que les gens aménagent l'espace et le peuplent de manière naturelle, donc forcément anarchique. Ils veulent nous donner une sécurité artificielle pour éviter que cette sécurité ne se forme à même la confiance en soi et aux autres, comme le remarque brillamment Sophie Herszkowicz dans sa lettre à Jacques Chirac sur la destruction de l'un des plus beaux et des plus sauvages quartiers de Paris, Belleville. Ainsi, les festivaliers suivent des lignes toutes tracées en buvant la même bière insipide, symbole du goût que ces festivals promeuvent à grand renfort de vedettes pour attirer la banlieue et son fric.
Car les festivals ne sont pas faits pour les habitants de cette ville, tout comme personne ne s'est jamais posé la question à savoir si les gens du centre-sud appréciaient la Formule 1 et les feux d'artifice qui empoisonnent ponctuellement notre quartier durant l'été.
La destruction du quartier entourant la Place des Arts ne s'est pas faite en un jour. D'abord, il y eut l'éviction du centre Clark, qu'un groupe d'artistes et de musiciens avait aménagé dans un immeuble aujourd'hui disparu, de même que l'éviction de la plupart des résidants de l'immeuble situé plus au nord, toujours debout, pour y construire des condos luxueux. Le centre Clark a déménagé sur la rue de Gaspé, dans le Mile End, et a peu à peu perdu sa vocation, passant de fourmilière artistique à centre subventionné. On m'apprend même que les musiciens, présents depuis le début de l'aventure, seront évincés des locaux de la rue de Gaspé en juillet. Triste sort.
Ce n'est qu'une des nombreuses destructions qui eurent lieu dans ce triste quadrilatère. Si l'on veut remonter beaucoup plus loin dans le temps, il y a la Place des Arts de Robert Roussil, qui fut en activité de 1947 à 1954 dans un immeuble situé face au Gésu. Université ouvrière où les artistes, les intellectuels et les ouvriers se côtoyaient pour échanger leur savoir, la Place des Arts fut fermée par les brigades anti-subversives du maire Drapeau. Ce sont d'ailleurs ces mêmes brigades qui emprisonnèrent la sculpture La Famille de Roussil au poste de police, la jugeant indécente. Ce n'est pas d'hier que les flics font un aussi beau travail.
Plus récemment, en avril 2009, à l'aube des grands travaux qui allaient transformer le visage de la Place des Arts pour en faire un grand terrain de jeu pour Spectra et consorts, il y eut la destruction des beaux pommetiers plantés sur la place Alfred-Duquesne, peu de temps avant leur floraison. C'est l'image que je garderai de cette destruction planifiée, orchestrée au nom de la culture et de ses nombreux bordels nouveau genre. Heureusement, il y a toujours quelques canailles pour venir mettre un peu de vie dans ces grands cimetières.
La nouvelle Place des Arts n'est qu'un monument officiel qui sert à exhiber bêtement des vedettes : un genre de monument aux morts quoi!
Robert Roussil, L'Art et l'État (1973)
jeudi 9 juin 2011
Les mains libres
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| Claude Cahun, Sans titre (1936-1939) |
Je me suis souvent demandé pourquoi les trois quarts des journalistes
canadiens ne renchaussaient pas des patates au lieu de tenir une
plume. À force de les lire je suis arrivé à en découvrir la raison;
c'est que ces écrivains ne font pas la moindre différence entre une
plume et une pioche.
Arthur Buies, Chronique, 20 septembre 1872
Au Québec, la critique a toujours été affaire d'exception. Il serait
malhonnête de parler d'un «âge d'or de la critique» puisque cette
critique s'est toujours incarnée dans quelques mains libres que la
putasserie officielle tentait de menotter. Ainsi, Arthur Buies fut
probablement le premier de ces hommes libres à exprimer son dégoût de la
société goujate et ultramontaine dans laquelle il vivait. Jules
Fournier, quelques années plus tard, fit de même.
Son Encrier, paru de manière posthume en 1922 grâce aux bons
soins de sa femme, réunit bon nombre de ses articles et permet de
découvrir un esprit d'exception dont la virulence critique aura pour un
temps conduit à la prison. On y retrouve, par exemple, cette phrase qui
résume encore aujourd'hui notre rapport à la critique: « Le crime
irrémissible de cette usurpatrice qui se fait appeler notre critique, c'est, avant tout, de boucher le chemin par où la vraie critique
pourrait passer. »
Je ne passerai pas ainsi en revue ces êtres rares qui ont osé parler
franchement de notre société, si ce n'est pour signaler la disparition
d'un de ceux qui m'a paru, pendant une vingtaine d'années, dresser un
constat courageux sur la poésie québécoise. Je veux parler bien sûr de
Jean-Pierre Issenhuth, dont l'annonce de la mort ce matin dans Le Devoir m'est d'une grande tristesse. Signant d'abord des chroniques sur
la poésie dans la revue Liberté, Issenhuth fut recruté par
Robert Lévesque au tournant des années 1990 pour sévir dans les pages
du Devoir, tâche dont il s'est acquitté avec une grande
intelligence jusqu'à ce que l'autisme et la mesquinerie du milieu l'en
éloignent pour de bon.
Jugeant sur un même pied la poésie d'ici et d'ailleurs, il s'est attiré
les foudres des petits poètes à la semaine qui avaient mis tant
d'énergie à élever le mythe en carton-pâte de la poésie québécoise, sa
grandeur célébrant le médiocre et sa navrante productivité. À mon sens,
Issenhuth a fait le travail que Robert Lévesque avait abattu du côté du
théâtre, mais là où Lévesque aimait taper avec sa chaussure sur la
mouche qui le démangeait, Issenhuth la pointait du doigt
avec une suave ironie. Deux méthodes qui se valent, et qui ont fait leur
preuve, tant leur milieu respectif a réagi avec véhémence à cet
inadmissible droit de citer.
Dès 1986, Issenhuth avait analysé la situation avec beaucoup de
lucidité et nous mettait en garde contre le système qui, aujourd'hui,
prévaut :
Dans l'océan de la production frénétique de plaquettes, une vague
recouvre la précédente sans attendre qu'on la voie, et tout finit dans
les grands fonds. Pourquoi? Parce qu'on considère comme acquis que le
mieux est toujours futur? A ce compte-là, le secret de la réussite
poétique serait de s'asseoir à garantir la valeur du produit. On
noterait sur la plaquette: «écrit en 1995», et tout le monde se
l'arracherait... jusqu'en 1995. A cette date, bien entendu, le
triomphe de la crypto-néo-contre-post-modernité la reléguerait aux
oubliettes. On croit rêver.
On rêve aussi devant les ateliers de production et de loisir
littéraires. Le Québec va être tout à l'heure pavé de «créateurs». Les
agents littéraires seront partout. Où vont-ils trouver des lecteurs?
Les CEGEP ne suffiront pas à absorber la production. Par ailleurs,
déjà la surabondance est cause de dévaluation. Déjà l'uniformisation
est inquiétante. Les textes qui «travaillent le corps penché sur son
écriture» sont désespérément identiques, comme les corps.
L'inconscient est rabâcheur et rasoir. On ne s'y laisse pas prendre
deux fois. Alors, après «faut s'parler pour s'parler», vaut-il la
peine de «créer pour créer», dans un vide total?
Les interrogations qui touchent le présent risquent d'être décuplées
dans l'avenir, si la perspective ne change pas, si l'on n'arrive pas à
voir hors de l'engrenage des courants et des mouvements de production,
hors de la forêt qui cache les arbres.
- Jean-Pierre Issenhuth, Affinités électives, Liberté,
vol. 28, no. 2, 1986.
Lorsque j'ai fait parvenir une lettre à Hugues Corriveau le 1er janvier dernier, pour faire savoir à ce
plumitif ce que je pensais du traitement qu'il avait réservé à mon
dernier livre de poèmes et à la poésie en général, Robert Lévesque avait
salué mon geste et transmis la dite lettre à Issenhuth. Voilà ce qu'il
lui avait répondu: « Je m'aperçois que je n'ai pas lu de poésie depuis... 15 ans, et je
lis la lettre avec curiosité. Il me semble que Corriveau a
cherché cette baffe, parce que je lis souvent Hugues, hélas, comment
ne pas le lire, il est dans le cahier livres comme un nid de poule
mobile, ils le changent de place tous les samedis, une seconde
d'inattention, et ça y est, on tombe dedans. Eh bien, c'est
vrai, Hugues « croasse », c'est un « vieil âne », il a la manie
de voir les livres de poésie par paires, comme des bretelles, des
mitaines ou des bas, et même quand il décrit les deux bas avec des
mots très différents, rien ne ressemble plus à un bas que son jumeau.
Seigneur, quel monde! »
Tu nous manqueras, Jean-Pierre.
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