jeudi 9 juin 2011

Les mains libres

Claude Cahun, Sans titre (1936-1939)

Je me suis souvent demandé pourquoi les trois quarts des journalistes canadiens ne renchaussaient pas des patates au lieu de tenir une plume. À force de les lire je suis arrivé à en découvrir la raison; c'est que ces écrivains ne font pas la moindre différence entre une plume et une pioche.
Arthur BuiesChronique, 20 septembre 1872

Au Québec, la critique a toujours été affaire d'exception. Il serait malhonnête de parler d'un «âge d'or de la critique» puisque cette critique s'est toujours incarnée dans quelques mains libres que la putasserie officielle tentait de menotter. Ainsi, Arthur Buies fut probablement le premier de ces hommes libres à exprimer son dégoût de la société goujate et ultramontaine dans laquelle il vivait. Jules Fournier, quelques années plus tard, fit de même. Son Encrier, paru de manière posthume en 1922 grâce aux bons soins de sa femme, réunit bon nombre de ses articles et permet de découvrir un esprit d'exception dont la virulence critique aura pour un temps conduit à la prison. On y retrouve, par exemple, cette phrase qui résume encore aujourd'hui notre rapport à la critique: « Le crime irrémissible de cette usurpatrice qui se fait appeler notre critique, c'est, avant tout, de boucher le chemin par où la vraie critique pourrait passer. »

Je ne passerai pas ainsi en revue ces êtres rares qui ont osé parler franchement de notre société, si ce n'est pour signaler la disparition d'un de ceux qui m'a paru, pendant une vingtaine d'années, dresser un constat courageux sur la poésie québécoise. Je veux parler bien sûr de Jean-Pierre Issenhuth, dont l'annonce de la mort ce matin dans Le Devoir m'est d'une grande tristesse. Signant d'abord des chroniques sur la poésie dans la revue Liberté, Issenhuth fut recruté par Robert Lévesque au tournant des années 1990 pour sévir dans les pages du Devoir, tâche dont il s'est acquitté avec une grande intelligence jusqu'à ce que l'autisme et la mesquinerie du milieu l'en éloignent pour de bon.

Jugeant sur un même pied la poésie d'ici et d'ailleurs, il s'est attiré les foudres des petits poètes à la semaine qui avaient mis tant d'énergie à élever le mythe en carton-pâte de la poésie québécoise, sa grandeur célébrant le médiocre et sa navrante productivité. À mon sens, Issenhuth a fait le travail que Robert Lévesque avait abattu du côté du théâtre, mais là où Lévesque aimait taper avec sa chaussure sur la mouche qui le démangeait, Issenhuth la pointait du doigt avec une suave ironie. Deux méthodes qui se valent, et qui ont fait leur preuve, tant leur milieu respectif a réagi avec véhémence à cet inadmissible droit de citer.

Dès 1986, Issenhuth avait analysé la situation avec beaucoup de lucidité et nous mettait en garde contre le système qui, aujourd'hui, prévaut :

Dans l'océan de la production frénétique de plaquettes, une vague recouvre la précédente sans attendre qu'on la voie, et tout finit dans les grands fonds. Pourquoi? Parce qu'on considère comme acquis que le mieux est toujours futur? A ce compte-là, le secret de la réussite poétique serait de s'asseoir à garantir la valeur du produit. On noterait sur la plaquette: «écrit en 1995», et tout le monde se l'arracherait... jusqu'en 1995. A cette date, bien entendu, le triomphe de la crypto-néo-contre-post-modernité la reléguerait aux oubliettes. On croit rêver.

On rêve aussi devant les ateliers de production et de loisir littéraires. Le Québec va être tout à l'heure pavé de «créateurs». Les agents littéraires seront partout. Où vont-ils trouver des lecteurs? Les CEGEP ne suffiront pas à absorber la production. Par ailleurs, déjà la surabondance est cause de dévaluation. Déjà l'uniformisation est inquiétante. Les textes qui «travaillent le corps penché sur son écriture» sont désespérément identiques, comme les corps. L'inconscient est rabâcheur et rasoir. On ne s'y laisse pas prendre deux fois. Alors, après «faut s'parler pour s'parler», vaut-il la peine de «créer pour créer», dans un vide total?

Les interrogations qui touchent le présent risquent d'être décuplées dans l'avenir, si la perspective ne change pas, si l'on n'arrive pas à voir hors de l'engrenage des courants et des mouvements de production, hors de la forêt qui cache les arbres.

- Jean-Pierre Issenhuth, Affinités électives, Liberté, vol. 28, no. 2, 1986.

Lorsque j'ai fait parvenir une lettre à Hugues Corriveau le 1er janvier dernier, pour faire savoir à ce plumitif ce que je pensais du traitement qu'il avait réservé à mon dernier livre de poèmes et à la poésie en général, Robert Lévesque avait salué mon geste et transmis la dite lettre à Issenhuth. Voilà ce qu'il lui avait répondu: « Je m'aperçois que je n'ai pas lu de poésie depuis... 15 ans, et je lis la lettre avec curiosité. Il me semble que Corriveau a cherché cette baffe, parce que je lis souvent Hugues, hélas, comment ne pas le lire, il est dans le cahier livres comme un nid de poule mobile, ils le changent de place tous les samedis, une seconde d'inattention, et ça y est, on tombe dedans. Eh bien, c'est vrai, Hugues « croasse », c'est un « vieil âne », il a la manie de voir les livres de poésie par paires, comme des bretelles, des mitaines ou des bas, et même quand il décrit les deux bas avec des mots très différents, rien ne ressemble plus à un bas que son jumeau. Seigneur, quel monde! »

Tu nous manqueras, Jean-Pierre.

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