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| Claude Cahun, Sans titre (1936-1939) |
Je me suis souvent demandé pourquoi les trois quarts des journalistes
canadiens ne renchaussaient pas des patates au lieu de tenir une
plume. À force de les lire je suis arrivé à en découvrir la raison;
c'est que ces écrivains ne font pas la moindre différence entre une
plume et une pioche.
Arthur Buies, Chronique, 20 septembre 1872
Au Québec, la critique a toujours été affaire d'exception. Il serait
malhonnête de parler d'un «âge d'or de la critique» puisque cette
critique s'est toujours incarnée dans quelques mains libres que la
putasserie officielle tentait de menotter. Ainsi, Arthur Buies fut
probablement le premier de ces hommes libres à exprimer son dégoût de la
société goujate et ultramontaine dans laquelle il vivait. Jules
Fournier, quelques années plus tard, fit de même.
Son Encrier, paru de manière posthume en 1922 grâce aux bons
soins de sa femme, réunit bon nombre de ses articles et permet de
découvrir un esprit d'exception dont la virulence critique aura pour un
temps conduit à la prison. On y retrouve, par exemple, cette phrase qui
résume encore aujourd'hui notre rapport à la critique: « Le crime
irrémissible de cette usurpatrice qui se fait appeler notre critique, c'est, avant tout, de boucher le chemin par où la vraie critique
pourrait passer. »
Je ne passerai pas ainsi en revue ces êtres rares qui ont osé parler
franchement de notre société, si ce n'est pour signaler la disparition
d'un de ceux qui m'a paru, pendant une vingtaine d'années, dresser un
constat courageux sur la poésie québécoise. Je veux parler bien sûr de
Jean-Pierre Issenhuth, dont l'annonce de la mort ce matin dans Le Devoir m'est d'une grande tristesse. Signant d'abord des chroniques sur
la poésie dans la revue Liberté, Issenhuth fut recruté par
Robert Lévesque au tournant des années 1990 pour sévir dans les pages
du Devoir, tâche dont il s'est acquitté avec une grande
intelligence jusqu'à ce que l'autisme et la mesquinerie du milieu l'en
éloignent pour de bon.
Jugeant sur un même pied la poésie d'ici et d'ailleurs, il s'est attiré
les foudres des petits poètes à la semaine qui avaient mis tant
d'énergie à élever le mythe en carton-pâte de la poésie québécoise, sa
grandeur célébrant le médiocre et sa navrante productivité. À mon sens,
Issenhuth a fait le travail que Robert Lévesque avait abattu du côté du
théâtre, mais là où Lévesque aimait taper avec sa chaussure sur la
mouche qui le démangeait, Issenhuth la pointait du doigt
avec une suave ironie. Deux méthodes qui se valent, et qui ont fait leur
preuve, tant leur milieu respectif a réagi avec véhémence à cet
inadmissible droit de citer.
Dès 1986, Issenhuth avait analysé la situation avec beaucoup de
lucidité et nous mettait en garde contre le système qui, aujourd'hui,
prévaut :
Dans l'océan de la production frénétique de plaquettes, une vague
recouvre la précédente sans attendre qu'on la voie, et tout finit dans
les grands fonds. Pourquoi? Parce qu'on considère comme acquis que le
mieux est toujours futur? A ce compte-là, le secret de la réussite
poétique serait de s'asseoir à garantir la valeur du produit. On
noterait sur la plaquette: «écrit en 1995», et tout le monde se
l'arracherait... jusqu'en 1995. A cette date, bien entendu, le
triomphe de la crypto-néo-contre-post-modernité la reléguerait aux
oubliettes. On croit rêver.
On rêve aussi devant les ateliers de production et de loisir
littéraires. Le Québec va être tout à l'heure pavé de «créateurs». Les
agents littéraires seront partout. Où vont-ils trouver des lecteurs?
Les CEGEP ne suffiront pas à absorber la production. Par ailleurs,
déjà la surabondance est cause de dévaluation. Déjà l'uniformisation
est inquiétante. Les textes qui «travaillent le corps penché sur son
écriture» sont désespérément identiques, comme les corps.
L'inconscient est rabâcheur et rasoir. On ne s'y laisse pas prendre
deux fois. Alors, après «faut s'parler pour s'parler», vaut-il la
peine de «créer pour créer», dans un vide total?
Les interrogations qui touchent le présent risquent d'être décuplées
dans l'avenir, si la perspective ne change pas, si l'on n'arrive pas à
voir hors de l'engrenage des courants et des mouvements de production,
hors de la forêt qui cache les arbres.
- Jean-Pierre Issenhuth, Affinités électives, Liberté,
vol. 28, no. 2, 1986.
Lorsque j'ai fait parvenir une lettre à Hugues Corriveau le 1er janvier dernier, pour faire savoir à ce
plumitif ce que je pensais du traitement qu'il avait réservé à mon
dernier livre de poèmes et à la poésie en général, Robert Lévesque avait
salué mon geste et transmis la dite lettre à Issenhuth. Voilà ce qu'il
lui avait répondu: « Je m'aperçois que je n'ai pas lu de poésie depuis... 15 ans, et je
lis la lettre avec curiosité. Il me semble que Corriveau a
cherché cette baffe, parce que je lis souvent Hugues, hélas, comment
ne pas le lire, il est dans le cahier livres comme un nid de poule
mobile, ils le changent de place tous les samedis, une seconde
d'inattention, et ça y est, on tombe dedans. Eh bien, c'est
vrai, Hugues « croasse », c'est un « vieil âne », il a la manie
de voir les livres de poésie par paires, comme des bretelles, des
mitaines ou des bas, et même quand il décrit les deux bas avec des
mots très différents, rien ne ressemble plus à un bas que son jumeau.
Seigneur, quel monde! »
Tu nous manqueras, Jean-Pierre.

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