dimanche 15 mai 2022

Document 2



Ça commence comme ça, comme si rien n’était, une nuit de rien dans le village qui dort, quand la lune remet sa couverte dans l’ombre de la terre et que plus un son n’a l’air de vouloir se faire entendre. La radio joue encore ses gammes, dans un monde qui a encore besoin de parler tout seul, dans un garage qui a encore besoin d’exister. Peut-être que plus tard, quand la lumière sera de retour, nous aurons des réponses toutes faites à l’éclipse, et personne ne cherchera le corps perdu cette nuit-là. Pour l’instant, on cherche qui est mort et qui a tué, et la réponse est trop simple.

Sur le plancher froid qui vient de vivre sa première canicule, on sent l’humidité entre les craques, ça s’installe comme un show de boucane dans la boîte d’un pick-up où les pneus se garrochent comme si le rubber était sans lendemain, un derby dévissé à même le mirage qu’on s’est imaginé la première fois qu’on a traversé un livre avec presque rien de costume.

Je suis capable de me souvenir de la dernière fois que je l’ai vu : rue saint-jean, durant le salon du livre, avant de retrouver christophe au deuxième étage de la brûlerie, il est là comme un spectre maintenant que je sais qu’il est mort, et je n’ai rien d’autre à dire.

Il ne me reste plus beaucoup de temps, la lune rouge est disparue; si je pouvais ressuciter du monde je n’irais pas le chercher. Anti-Orphée. Je le ferais danser en enfer mais je ne voudrais pas remonter à la surface, ce serait trahir le geste et fucker le reste, une chanson de trop. Quand les fleurs se tournent vers le soleil, elles ne savent pas ce qu’elles font.

François Blais le savait, il n’a pas demandé combien il manquait aux mystères.

lundi 27 décembre 2021

À propos de Mille secrets mille dangers

Diane Arbus, A Flower Girl at a Wedding, Conn. (1964)

J'ai été un lecteur d'Alain Farah dès le début, et ensuite je n'ai ouvert aucun autre de ses livres. Je ne sais pas pourquoi. Alain est pourtant quelqu'un que je connais personnellement, de manière peut-être un peu mondaine, mais je n'avais aucune bonne raison de ne pas le lire, qu'elle soit littéraire ou extra-littéraire. Et son livre de poèmes, Quelque chose se détache du port, est le premier livre du Quartanier, alors jeune maison d'édition qui multipliait les bravades stylistiques dans son catalogue, que j'ai véritablement aimé. On dit qu'une première œuvre contient déjà tous les éléments qui, par la suite, s'affineront contre la meule des années, grâce aux rouages du métier. Déjà, en 2004, Alain Farah nous racontait cette histoire qu'il n'avait pas encore vécue, ce présent émaillé de fantômes qu'il apprenait à déchiffrer avec un goût manifeste pour le jeu de miroirs de la narration qu'il déploie maintenant à la lumière d'une seule journée : celle durant laquelle toute votre vie éclate en mille miettes et qu'elle se laisse enfin raconter dans la fatidique clarté de ses trois bienveillantes et tyranniques maîtresses : l'amour, la mort, et le passé qui essaie de les faire sien.

L'amour, pour commencer par ce qui nous libère de nous-mêmes, est tout entier prisonnier du temps dans ce roman à tiroirs qui ouvre à chaque page une nouvelle fenêtre sur ce qu'il enferme et ce qu'il permet. Le temps profane s'y mêle au temps sacré, et c'est entre ces deux pôles que se déploie son errance entre la faillite amoureuse de l'adolescence et la célébration d'un don sans dette auquel manquent les alliances. Et je ne voudrais surtout pas obscurcir l'énorme drôlerie avec laquelle tout cela se déploie, d'un bout à l'autre de ces 24 heures que j'ai traversées en 24 heures, parce que ça se dévore comme un fruit tout juste tombé de l'arbre.

La mort, cet écrin que nous donnons à la disparition, est l'hirondelle tragique qui chante tout au long de ce livre et lui donne son pouvoir orphique : il est cette tentative de ramener à la surface celle qu'on croyait garder pour toujours. Ce dernier regard, avant d'atteindre son but, que le langage jette sur les choses et les fait disparaître à jamais. Ce sont les plus belles pages de ce roman : «J'entends difficilement les rires, je vois difficilement les visages. Eux aussi commencent à disparaître. Ce sont des mots qui remontent, ceux peut-être qui ouvrent un roman que je n'ai pas écrit.» Cette conscience de la fuite que nous tentons chaque fois que nous sommes sur le point de perdre notre précieux, cette perte dont le présent se nourrit, est le seul véritable personnage du roman : «La vie commence et elle nous échappe déjà.»

Dire que je me sens de connivence avec un tel travail sur son propre passé, ce serait dire trop peu sur ce qui me lie profondément à ce livre que je range dans ma bibliothèque quelque part entre Le ciel de Québec de Jacques Ferron et Mon corps et moi de René Crevel. Pas qu'on puisse tellement les comparer, mais surtout parce que je tiens à ce qu'il soit en bonne compagnie.

samedi 22 mai 2021

L'ordre rétabli


On est habitués de voir l'ordre établi comme étant l'ordre juste, l'ordre de paix, alors que c'est un désordre. L'injustice, en soi, constitue un désordre. C'est de l'anarchie, l'injustice.
- Michel Chartrand


Les anarchistes ne sont pas ceux qu'on pense. Depuis de nombreuses années, on s'imagine que les anarchistes prennent la rue, incendient des voitures, jettent des briques à la tête de l'escouade anti-émeute, endommagent l'espace public et occupent illégalement des bâtiments en ruine à la recherche d'un renversement du pouvoir qui installerait durablement le désordre dans une société qu'ils jugent injuste.

À juste titre, leurs ennemis jurés, les bons pères de famille de cette même société qui, de leur point de vue à eux, n'est pas injuste mais plutôt inégale, cherchent à asseoir leurs privilèges afin de les conserver le plus longtemps possible, si possible pour toujours. Ainsi, petit à petit, l'idée qu'une minorité d'agités du bocal, de surcroît peu présentables et généralement révoltés, représente une menace pour cette dite société, devient une évidence. La majorité, peu encline aux changements parce que maintenue dans un état juste assez confortable pour avoir peur de perdre le peu qu'elle a, voit donc cette minorité agissante comme une nuisance, créatrice d'un désordre contre-productif.

C'est pourtant l'autre minorité, celle qui se maintient au pouvoir, qui est une nuisance. Mais puisqu'elle incarne l'ordre des choses, elle a le monopole de sa définition.

Elle peut ainsi traiter les éducatrices de nos enfants comme des torcheuses qui n'ont pas droit à des conditions de travail qui leur permettraient d'être indépendantes financièrement et épanouies professionnellement. Ce faisant, elle appauvrit les familles, déstructure le tissu social des communautés et force un déséquilibre économique dans les ménages qui encourage le maintien d'un patriarcat dont les conséquences sont violentes à tous les niveaux : physique, psychologique et symbolique.

Elle privilégie un mode de vie toxique qui détruit les milieux naturels par un développement immobilier et industriel ayant toutes les caractéristiques associées d'habitude à l'anarchie, sauf à un détail près : c'est une anarchie qui a toutes les apparences du conformisme.

Elle finance un système d'éducation qui permet d'assurer à sa descendance un accès privilégié au pouvoir, sous la forme d'institutions privées où l'élite est séparée du reste de la population, aux prises avec des classes surpeuplées dans des écoles qui tombent en ruine.

Bref, ce sont eux, les vrais anarchistes, ceux qui militent activement pour que la règle d'or soit celle du plus fort, comme cela a toujours été le cas d'ailleurs. Ce sont les Athéniens du siècle de Périclès qui, les premiers, ont expliqué à leurs ennemis que la justice ne peut s'appliquer qu'en présence de forces égales. C'est ainsi que Thucydide rapporte leurs paroles dans La Guerre du Péloponnèse : «Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner.»

C'est à la lumière de ce rapport de forces que nous devons comprendre le maintien de l'état d'urgence sanitaire tant que les négociations du secteur public ne seront pas finalisées. De cette manière, les bons pères de la Nation pourront, en toute quiétude, continuer de signer des ententes à la pièce avec tous les corps de métier, jusqu'à ce l'isolement force chacun à accepter l'inacceptable, c'est-à-dire l'appauvrissement continu qui sévit depuis 1982, au moment où le gouvernement de René Lévesque a trahi le peuple qui l’avait porté au pouvoir.

Essayons de nous en souvenir quand le temps sera venu de faire front commun.

Soigner, éduquer, aider : voilà le cauchemar que l'on promet aux anarchistes de l'ordre établi.

vendredi 7 mai 2021

À propos de La voleuse

Francesca Woodman, Eel, Rome, 1977-78.

                                                                  
Le détour par le sublime et par l'enfance permet de mieux saisir ce qui fait obstacle à la nuit.
Michaël Fœssel


C'est très rare qu'on se fait voler un livre. De par leur nature transitoire, les livres passent d'une main à l'autre et se font adopter, abandonner ; on les laisse prendre la poussière et on souffle sur la tranche, l'instant d'après ce sont eux qui nous gardent captifs dans la chambre, ou sur le trottoir de la ville où nous avons décidé de voler la moindre trace de lumière. Tout autour, cette nuit vagabonde, la mère de tout un chacun, n'a pas besoin d'un livre pour savoir ce qu'elle a perdu. Elle ne veut pas rendre la lumière qu'elle a précédé : c'est le signe de sa propre fin.

Alors elle cède. Ce barrage la maintenait captive, même si la nuit est la seule à savoir garder un secret. Elle veut sortir de sa cage, en pleine lumière. Dans la serrure, une forme unique pour épouser le vide, ouvrir la porte et se libérer du reste. Sa mère, assise les mains croisées, attend la morsure de son nom. Elle n'a plus de force que ce livre volé à la brunante par une fille qu'elle ne reconnaît plus, la même qui a frotté sa lampe pour en faire un miroir.

Cette lumière ferait-elle semblant de naître qu'on ne se résoudrait pas à l'achever, c'est le silence partout autour, elle danse comme si les ombres venaient de se lever du sol. Elle se voit. Mais comme elle a longtemps hésité avant de mettre des mots dans la bouche de cette image, soudain cette affamée n'est plus sage comme elle n'a jamais été, elle a déserté pour de bon en emportant toutes ses petites affaires qui brillent au loin comme des souvenirs qu'on a fixé au mur avec des aiguilles.

Il y a de ces livres qui parlent une langue volée à la source, déjà coupable d'avoir dit par le seul sacrilège d'avoir vécu. Leur langue a cette noirceur que n'importe qui peut se mettre sur les lèvres afin de passer à travers la nuit sans être inquiété par la parole.

Ils n'arrivent pas souvent, c'est à peine si on remarque l'absence de ces livres qui, du jour au lendemain, ont été volés à tout le monde.

Ce sont les seuls qui restent, une fois qu'on a retrouvé le silence.

Ils chantent devant la porte.

Daria les laisse entrer, sans dire un mot.

Elle vient de voler toute la honte qui l'empêchait de brûler.

Sur la table de chevet, un témoin allumé : 

Daria Colonna, La voleuse, Poètes de Brousse, 2021, 256 p.