samedi 4 janvier 2014

À l'origine de l'accident

René MAGRITTE, La condition humaine (1933)

Dans un texte paru dans Le Devoir le 3 janvier 2014, les membres du Regroupement citoyen le Moulin à paroles pose une question qui se nie elle-même : Sommes-nous un peuple? Une lecture attentive de la définition même du mot peuple leur aurait fourni une réponse rapide : le peuple n'a pas à douter de son existence, et surtout pas au nom d'une idéologie nationale en manque de visibilité, qui s'appuie sur une faute originelle héritée de la mentalité catholique qui renie l'invention de la liberté pour la transformer en une libération de l'Autre. Car si la liberté n'a plus droit de cité, comme les auteurs de ce texte l'affirment, c'est moins en raison d'une tragédie historique que de cette théologie de la chute qui nous projette encore et toujours vers un passé raté dont on accuse l'Autre d'avoir profité.

Rien n'est plus nocif à la liberté que le retour à l'essence qui caractérise ce genre de discours apitoyés sur le sort prédestiné d'un peuple qui aurait à se libérer d'un ennemi ancestral pour pouvoir être libre lui-même. C'est aux chaînes de mon peuple lui-même que je dois mon aliénation permanente, et non à un Autre. Ces chaînes ont été posées sur mes yeux, en travers de mes mains, autour de mes pieds, par son incapacité à formuler, à inventer cette liberté dans ses actes même ; dans ses paroles brouillées par la pollution des idéologies, des raccourcis sémantiques dont tant de pseudo-penseurs se servent pour abuser la foule de leurs obsessions.

Vous dites que la pensée républicaine s'est éteinte pour un siècle après la rébellion des Patriotes de 1837? Le révisionnisme historique ne vous étouffe donc pas! À elles seules, les figures de Joseph Guibord, d'Arthur Buies et de Jules Fournier suffisent à vous donner tort. Au-delà de cette amnésie, ce que je subodore dans cette manière de présenter la réalité, c'est d'insuffler à ceux qui vous lisent une révolte alimentée par le ressentiment et le reniement du passé. De passer outre aux Lumières du Canada français qui, si elles ne sont en rien comparables à celles de l'Europe du XVIIIe siècle, arrivaient quelquefois à allumer une lanterne au cœur de cette obscurité. Vous connaissez la chanson. Si on est dans son lit sans lumière, la meilleure manière d'y voir plus clair est de demander l'aide d'un ami. Ici, on a tendance à accuser la nuit de sa noirceur, l'Autre de sa différence. On se découvre des plaies et on accuse l'Autre d'avoir inventé la douleur.

Le dieu Janus, chez les Romains, présidait à tous les passages, à tous les commencements. Un de ses visages était tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir. Il est parvenu jusqu'à nous sous l'appellation de Janvier dans le calendrier julien. On doit son origine au Chaos initial de la mythologique grecque, à cet ensemble d'éléments disparates qui précèdent le commencement de tout. Au lieu de chercher l'origine de cet accident initial qui nous priverait du droit à l'auto-détermination, de cette tare originelle qui nierait notre liberté, ne devrions-nous pas saisir le commencement de cette année nouvelle pour prendre la parole et exhorter notre peuple à cesser de faire porter l'odieux à l'Autre pour notre propre manque de vision politique?

lundi 14 octobre 2013

Les petits rois

Marcel DZAMA, Room full of liars, 2007.
On croyait savoir que l'histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut vérifier qu'elle disparaît du monde avec elle.
- Guy DEBORD, Commentaires sur la société du spectacle (1988)

Toutes voiles dehors, le consensus québécois se cristallise ces jours-ci autour d'une charte censée représenter nos «vraies valeurs», notre oppidum imprenable contre la barbarie du monde extérieur. Étonnant que cette barricade se hisse à peine un an après la révolte étudiante du printemps 2012, comme si le discours identitaire venait déplacer le débat loin du gouffre que la jeunesse a ouvert sous les pieds de la classe politique. Ne vous faites pas d'illusion : ces simagrées ne sont pas les dernières. Il faudra plus que des marches et des vitres fracassées pour les faire changer de ton. Vous aurez le temps de devenir quelqu'un, de publier un livre sur vos faits d'armes, de renier votre passé avant que quoi que ce soit ne vienne changer le cours des choses. Nous sommes assis sur un volcan qui s'est éteint il y a longtemps.

Pendant ce temps, dans le centre névralgique où cette révolte s'est affirmée, on s'apprête à élire un organisateur de soupers spaghetti dont les mains sont si sales qu'il peut chasser sans son chien. Le gros Coderre, comme l'appelait affectueusement Pierre Falardeau dans ses dernières chroniques pour le ICI, alors que sa voix graveleuse tonnait à travers nos mardis matins pour que la jeune assistante retape son texte sur ordinateur, le gros Coderre, dis-je, s'apprête à sauver Montréal de la turpitude mafieuse en se tapant sur la bedaine. La classe! C'est comme si on s'amusait à mettre en scène mon pire cauchemar, version municipale. Si l'ambition peut dévorer les hommes, elle ne viendra malheureusement jamais à bout du gros Coderre. S'il pouvait mettre la main sur le conseil municipal d'un village de cinquante habitants juste pour couper le ruban d'inauguration du concours de la vache qui chie, il le ferait. Et il n'a pas fini de nous faire chier, je vous en passe un papier.

Vous ne croyez plus en la démocratie, bon peuple de Montréal? C'est de votre faute si le dernier taux de participation s'élève à 39% ? Eh bien, rassurez-vous. La démocratie, ça fait longtemps qu'elle a pris le bord. L'histoire en est garante. Et quand l'histoire ne s'écrit plus qu'à la lumière du mensonge, la démocratie se plie aux impératifs du présent.

Garde-moi une plotée de spaghat, Coderre. Pis laisse faire la sauce.

mardi 21 mai 2013

Mille mots sur un portrait de toi

Zou, 19 mars 2013

Le portrait est un art périlleux dont rien ne peut assurer la réussite. Cela tient à un fil tendu entre le photographe et son sujet. On ne photographie pas une personne, mais un moment de cette personne, l'éclair très vif de ce temps perdu où elle vous a accordé son regard. C'est un mystère en plein soleil, pour reprendre la belle formule d'Arthur Cravan. Il est tout à fait illusoire de penser que nous pouvons saisir l'essence d'un être en capturant son image le matin d'une tempête, quand le fil qui vous relie à elle sort négligemment de son sac et traîne dans la neige. Le portrait n'est pas une éclaircie, il obscurcit davantage cette tentative de se saisir d'elle en multipliant le sens de ce regard qu'elle vous adresse. L'angoisse se mue soudain en attente, l'envie n'a plus envie de partir, et vous appuyez sur le déclencheur qui aussitôt vous fait perdre toute notion de finalité. Le portrait idéal, lui, est celui qui vous tourne le dos et continue son chemin sans jamais se retourner. Ce regard que vous n'avez plus, il est le seul regard possible.

C'est pourquoi je t'adresse ces mille mots, les derniers, avant de m'en aller écrire cette lettre épaisse comme un livre. Il y a trop de bruit, ici, pour continuer de me servir de cette fenêtre comme un tableau où je note les moindres sursauts de mon regard sur toi. On nous écoute, j'ai l'impression. Et c'est à toi que je veux parler, c'est à toi que je veux dire tout cela. Au moment où je croyais avoir perdu mes mots, tu es venu me dire que je les avais toujours au fond de moi, qu'il suffisait d'ouvrir la porte et de laisser entrer la tempête. Et j'ai pu finir ce long poème, et j'ai pu finir ce livre. Tu m'as simplement permis d'ouvrir la porte sur le dehors. Je ne t'en remercierai jamais assez.

Et ce matin du 19 mars 2013, quelque chose a débloqué dans mon cœur et dans ma tête. J'étais soudainement capable d'écrire exactement ce que je ressentais. C'est étrange, car la poésie nous permet souvent de jouer entre l'ombre et la proie, entre ce que nous cherchons à dire et ce que nous voulons taire. Ce matin-là, la proie était endormie, l'ombre engloutie par la neige. Ton sommeil épousait la neige qui tombait par la fenêtre, je te l'ai déjà dit mille fois. Mais cette image a tant marqué mon esprit qu'il est maintenant incapable de se déprendre de cette évidence. Le sommeil d'une tempête. Dormir dans la neige. Les déclinaisons de cette image sont infinies. Je ne sais comment je vais faire pour arrêter de les écrire, si ce n'est cette fin dont l'évidence m'a dernièrement frappé. Un dernier sommeil avant de tomber dans la vie pour toujours. Car c'est la vie, et non la mort, qui est la plus effrayante de toutes les corneilles. Prendre la décision de la vivre selon ce que nous ressentons, et de faire tomber ce mur d'incertitudes qui nous ronge jusqu'à la moelle.

J'ai quelquefois l'impression que cette histoire va clore un chapitre de nos vies, qu'elle va ouvrir sur quelque chose d'autre, que nous ne serons plus jamais les mêmes. Déjà, nous avons changé. Quand j'essaie de me souvenir qui j'étais en 2012, j'ai le vertige. Je n'ai pas la moindre idée de ce que j'étais, seulement de ce que je ne suis plus. Je ne suis plus l'homme de cette femme que j'ai tant aimé. Je ne suis plus le marcheur infatigable de la nuit de mai. Je ne suis plus le gérant de cette salle où je t'ai rencontrée. Je suis ici, dans ma forêt très douce, avec mon chat. Et je t'écris sans arrêt parce que tu as ouvert cette brèche en moi, une brèche où j'ai aperçu très clairement ce que je n'étais plus. Il n'y a plus de neige, que cette pluie grise et fine qui m'a réveillé ce matin. La neige continue de tomber en moi, c'est une tempête qui ne partira jamais.

Et tu le sais. Tu sais que peu importe le temps qu'il te faudra, je serai toujours là. Même si entretemps je rencontre quelqu'un, tu sais que si tu reviens frapper à ma porte, la tempête aura continué de neiger en moi. C'est la neige éternelle, cause I love you like a mountain. Je ne peux rien y faire. Crois-moi, si je pouvais faire autrement, ça ferait longtemps que je les embrasserais toutes. Toutes les belles femmes de ce monde qui revit, pendant que la neige continue de tomber dans mon cœur. Je ne veux pas leur mentir. Je me suis trop menti à moi-même. J'ai pris cette décision à l'aube, le 19 mars 2013. Je ne me mentirai plus jamais, et je vais te dire ce que je ressens. J'ai ôté un à un les filtres qui s'encrassaient en moi et les ai jetés pour toujours. Peu importe si la lettre que je t'ai écrite ce matin-là t'a éloignée de moi, je ne la regrette pas un seul instant. L'autre, celle que je m'en vais écrire là-bas, servira d'écrin à la première. C'est l'enveloppe que tu n'ouvriras jamais, car tu n'auras jamais besoin de l'ouvrir. Elle est dans tes yeux pleins de lumière, dans ta voix chercheuse d'or, dans tes bras sauvages de ne rien garder, entre tes jambes qui courent à tout prendre des rues qui défilent sous ton corps que j'aime parce qu'il est la parfaite incarnation de ton esprit se cognant contre les barrières de ce monde qui a peur que tu t'envoles. J'ai peur que tu t'envoles, moi aussi. Mais il n'y a rien de plus beau.

Devant ce portrait, j'ai tracé ces mille mots qui vont clore la préhistoire de cette lettre épaisse comme un livre. Je ne dirai plus rien avant d'avoir caché les derniers mots sous la neige, avant d'enfouir ces amants qui ont décidé de tomber dans la vie. Attends-moi, Zou. J'arrive.

It had to do with life more than with art, you know.
- Robert Frank

samedi 18 mai 2013

Corps étrangers

Nan Goldin, Honeymoon suite, Nuremberger Eck, Berlin, 1994.

People are strange when you're a stranger
Faces look ugly when you're alone
Women seem wicked when you're unwanted
Streets are uneven when you're down

- James Douglas Morrison

Le dernier matin avant que tu disparaisses, j'ai perdu l'usage de mon corps. Cette vieille chose, définitivement, ne me servira plus à rien. Aussi bien l'emporter avec moi là-bas, dans ma retraite de juin, au fond de ces bois qui écouteront mon histoire pour la première fois. L'histoire de cette tempête qui a volé mon coeur et tué mon corps. J'ai encore un peu de sa neige dans mes cheveux. On ne pourra pas me reprocher d'avoir exagéré mes avances. Je t'ai laissée dormir et j'ai perdu le sommeil. Mes yeux se sont brûlés à l'air triste des rues que je ne reconnais plus. Mes chemins croisés, décroisés, comme tes jambes au bout de Toi qui parlent la langue des jambes. Le dernier matin, le premier, qu'importe, je me sens toujours abandonné quand tu pars. Je ne me sens pas laissé à l'abandon, mais comme je m'abandonne à toi, tu me manques. C'est une forme d'ennui violente liée au passage du temps, à ce temps qui devient l'espace de vivre. Que tu ne puisses t'abandonner à moi enlève le vivre de cet espace qui retourne à son état primitif, à cette horloge dont le tic-tac provoque l'ennui, la nostalgie d'un espace futur.

J'aime trop loin, chante la belle Alice. Cette petite phrase toute simple tape dans le mille de cet abandon qui circule entre le temps et l'espace et finit par nous perdre au jeu de l'attente. Elle ne reviendra jamais. C'est mon côté tragique. J'aime mieux me dire ça que d'être sans cesse dans l'espérance du retour. Ça finit par ronger tout, temps et espace, et il ne reste plus que l'ennui. Tandis qu'ici, dans ma forêt de ville où la lumière fait l'amour dans les feuilles des arbres, je ne m'ennuie pas. Tu me manques, ce n'est pas pareil.

Un lit défait, vide, refroidi par l'absence des corps qui l'ont bordé. Il chante avec les rideaux, d'une voix enrouée, avec les oiseaux qui piaffent dans le cèdre. Il chante les chansons de ma vie, une par une, pour ne pas les oublier. Elles finiront par me rendre les images qu'elles ont imprimées sur mes souvenirs, et par sortir de la cage où je les ai mises. Ce matin, le lit défait chante avec le vieux Bob, et je voudrais être ailleurs qu'abandonné de Toi, je voudrais être là où personne ne peut m'abandonner : dans le lit de la veille.