mardi 21 mai 2013

Mille mots sur un portrait de toi

Zou, 19 mars 2013

Le portrait est un art périlleux dont rien ne peut assurer la réussite. Cela tient à un fil tendu entre le photographe et son sujet. On ne photographie pas une personne, mais un moment de cette personne, l'éclair très vif de ce temps perdu où elle vous a accordé son regard. C'est un mystère en plein soleil, pour reprendre la belle formule d'Arthur Cravan. Il est tout à fait illusoire de penser que nous pouvons saisir l'essence d'un être en capturant son image le matin d'une tempête, quand le fil qui vous relie à elle sort négligemment de son sac et traîne dans la neige. Le portrait n'est pas une éclaircie, il obscurcit davantage cette tentative de se saisir d'elle en multipliant le sens de ce regard qu'elle vous adresse. L'angoisse se mue soudain en attente, l'envie n'a plus envie de partir, et vous appuyez sur le déclencheur qui aussitôt vous fait perdre toute notion de finalité. Le portrait idéal, lui, est celui qui vous tourne le dos et continue son chemin sans jamais se retourner. Ce regard que vous n'avez plus, il est le seul regard possible.

C'est pourquoi je t'adresse ces mille mots, les derniers, avant de m'en aller écrire cette lettre épaisse comme un livre. Il y a trop de bruit, ici, pour continuer de me servir de cette fenêtre comme un tableau où je note les moindres sursauts de mon regard sur toi. On nous écoute, j'ai l'impression. Et c'est à toi que je veux parler, c'est à toi que je veux dire tout cela. Au moment où je croyais avoir perdu mes mots, tu es venu me dire que je les avais toujours au fond de moi, qu'il suffisait d'ouvrir la porte et de laisser entrer la tempête. Et j'ai pu finir ce long poème, et j'ai pu finir ce livre. Tu m'as simplement permis d'ouvrir la porte sur le dehors. Je ne t'en remercierai jamais assez.

Et ce matin du 19 mars 2013, quelque chose a débloqué dans mon cœur et dans ma tête. J'étais soudainement capable d'écrire exactement ce que je ressentais. C'est étrange, car la poésie nous permet souvent de jouer entre l'ombre et la proie, entre ce que nous cherchons à dire et ce que nous voulons taire. Ce matin-là, la proie était endormie, l'ombre engloutie par la neige. Ton sommeil épousait la neige qui tombait par la fenêtre, je te l'ai déjà dit mille fois. Mais cette image a tant marqué mon esprit qu'il est maintenant incapable de se déprendre de cette évidence. Le sommeil d'une tempête. Dormir dans la neige. Les déclinaisons de cette image sont infinies. Je ne sais comment je vais faire pour arrêter de les écrire, si ce n'est cette fin dont l'évidence m'a dernièrement frappé. Un dernier sommeil avant de tomber dans la vie pour toujours. Car c'est la vie, et non la mort, qui est la plus effrayante de toutes les corneilles. Prendre la décision de la vivre selon ce que nous ressentons, et de faire tomber ce mur d'incertitudes qui nous ronge jusqu'à la moelle.

J'ai quelquefois l'impression que cette histoire va clore un chapitre de nos vies, qu'elle va ouvrir sur quelque chose d'autre, que nous ne serons plus jamais les mêmes. Déjà, nous avons changé. Quand j'essaie de me souvenir qui j'étais en 2012, j'ai le vertige. Je n'ai pas la moindre idée de ce que j'étais, seulement de ce que je ne suis plus. Je ne suis plus l'homme de cette femme que j'ai tant aimé. Je ne suis plus le marcheur infatigable de la nuit de mai. Je ne suis plus le gérant de cette salle où je t'ai rencontrée. Je suis ici, dans ma forêt très douce, avec mon chat. Et je t'écris sans arrêt parce que tu as ouvert cette brèche en moi, une brèche où j'ai aperçu très clairement ce que je n'étais plus. Il n'y a plus de neige, que cette pluie grise et fine qui m'a réveillé ce matin. La neige continue de tomber en moi, c'est une tempête qui ne partira jamais.

Et tu le sais. Tu sais que peu importe le temps qu'il te faudra, je serai toujours là. Même si entretemps je rencontre quelqu'un, tu sais que si tu reviens frapper à ma porte, la tempête aura continué de neiger en moi. C'est la neige éternelle, cause I love you like a mountain. Je ne peux rien y faire. Crois-moi, si je pouvais faire autrement, ça ferait longtemps que je les embrasserais toutes. Toutes les belles femmes de ce monde qui revit, pendant que la neige continue de tomber dans mon cœur. Je ne veux pas leur mentir. Je me suis trop menti à moi-même. J'ai pris cette décision à l'aube, le 19 mars 2013. Je ne me mentirai plus jamais, et je vais te dire ce que je ressens. J'ai ôté un à un les filtres qui s'encrassaient en moi et les ai jetés pour toujours. Peu importe si la lettre que je t'ai écrite ce matin-là t'a éloignée de moi, je ne la regrette pas un seul instant. L'autre, celle que je m'en vais écrire là-bas, servira d'écrin à la première. C'est l'enveloppe que tu n'ouvriras jamais, car tu n'auras jamais besoin de l'ouvrir. Elle est dans tes yeux pleins de lumière, dans ta voix chercheuse d'or, dans tes bras sauvages de ne rien garder, entre tes jambes qui courent à tout prendre des rues qui défilent sous ton corps que j'aime parce qu'il est la parfaite incarnation de ton esprit se cognant contre les barrières de ce monde qui a peur que tu t'envoles. J'ai peur que tu t'envoles, moi aussi. Mais il n'y a rien de plus beau.

Devant ce portrait, j'ai tracé ces mille mots qui vont clore la préhistoire de cette lettre épaisse comme un livre. Je ne dirai plus rien avant d'avoir caché les derniers mots sous la neige, avant d'enfouir ces amants qui ont décidé de tomber dans la vie. Attends-moi, Zou. J'arrive.

It had to do with life more than with art, you know.
- Robert Frank

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