samedi 18 mai 2013

Corps étrangers

Nan Goldin, Honeymoon suite, Nuremberger Eck, Berlin, 1994.

People are strange when you're a stranger
Faces look ugly when you're alone
Women seem wicked when you're unwanted
Streets are uneven when you're down

- James Douglas Morrison

Le dernier matin avant que tu disparaisses, j'ai perdu l'usage de mon corps. Cette vieille chose, définitivement, ne me servira plus à rien. Aussi bien l'emporter avec moi là-bas, dans ma retraite de juin, au fond de ces bois qui écouteront mon histoire pour la première fois. L'histoire de cette tempête qui a volé mon coeur et tué mon corps. J'ai encore un peu de sa neige dans mes cheveux. On ne pourra pas me reprocher d'avoir exagéré mes avances. Je t'ai laissée dormir et j'ai perdu le sommeil. Mes yeux se sont brûlés à l'air triste des rues que je ne reconnais plus. Mes chemins croisés, décroisés, comme tes jambes au bout de Toi qui parlent la langue des jambes. Le dernier matin, le premier, qu'importe, je me sens toujours abandonné quand tu pars. Je ne me sens pas laissé à l'abandon, mais comme je m'abandonne à toi, tu me manques. C'est une forme d'ennui violente liée au passage du temps, à ce temps qui devient l'espace de vivre. Que tu ne puisses t'abandonner à moi enlève le vivre de cet espace qui retourne à son état primitif, à cette horloge dont le tic-tac provoque l'ennui, la nostalgie d'un espace futur.

J'aime trop loin, chante la belle Alice. Cette petite phrase toute simple tape dans le mille de cet abandon qui circule entre le temps et l'espace et finit par nous perdre au jeu de l'attente. Elle ne reviendra jamais. C'est mon côté tragique. J'aime mieux me dire ça que d'être sans cesse dans l'espérance du retour. Ça finit par ronger tout, temps et espace, et il ne reste plus que l'ennui. Tandis qu'ici, dans ma forêt de ville où la lumière fait l'amour dans les feuilles des arbres, je ne m'ennuie pas. Tu me manques, ce n'est pas pareil.

Un lit défait, vide, refroidi par l'absence des corps qui l'ont bordé. Il chante avec les rideaux, d'une voix enrouée, avec les oiseaux qui piaffent dans le cèdre. Il chante les chansons de ma vie, une par une, pour ne pas les oublier. Elles finiront par me rendre les images qu'elles ont imprimées sur mes souvenirs, et par sortir de la cage où je les ai mises. Ce matin, le lit défait chante avec le vieux Bob, et je voudrais être ailleurs qu'abandonné de Toi, je voudrais être là où personne ne peut m'abandonner : dans le lit de la veille.

2 commentaires:

  1. A El*** - Alphonse de Lamartine

    Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
    Tes deux mains dans la mienne, assis à tes côtés,
    J'abandonne mon âme aux molles voluptés
    Et je laisse couler les heures que j'oublie;
    Lorsqu'au fond des forêts je t'entraîne avec moi,
    Lorsque tes doux soupirs charment seuls mon oreille,
    Ou que, te répétant les serments de la veille,
    Je te jure à mon tour de n'adorer que toi;
    Lorsqu'enfin, plus heureux, ton front charmant repose
    Sur mon genou tremblant qui lui sert de soutien,
    Et que mes doux regards sont suspendus au tien
    Comme l'abeille avide aux feuilles de la rose;
    Souvent alors, souvent, dans le fond de mon coeur
    Pénètre comme un trait une vague terreur;
    Tu me vois tressaillir; je pâlis, je frissonne,
    Et troublé tout à coup dans le sein du bonheur,
    Je sens couler des pleurs dont mon âme s'étonne.
    Tu me presses soudain dans tes bras caressants,
    Tu m'interroges, tu t'alarmes,
    Et je vois de tes yeux s'échapper quelques larmes
    Qui viennent se mêler aux pleurs que je répands.
    " De quel ennui secret ton âme est-elle atteinte?
    Me dis-tu : cher amour, épanche ta douleur;
    J'adoucirai ta peine en écoutant ta plainte,
    Et mon coeur versera le baume dans ton coeur. "
    Ne m'interroge plus, moitié de moi-même!
    Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t'aime;
    Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi,
    Nul mortel sous les cieux n'est plus heureux que moi!
    Mais jusque dans le sein des heures fortunées
    Je ne sais quelle voix que j'entends retentir
    Me poursuit, et vient m'avertir
    Que le bonheur s'enfuit sur l'aile des années,
    Et que de nos amours le flambeau doit mourir!
    D'un vol épouvanté, dans le sombre avenir
    Mon âme avec effroi se plonge,
    Et je me dis : Ce n'est qu'un songe
    Que le bonheur qui doit finir.

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