lundi 14 janvier 2013

La méprise et la distance

Jacques-André BOIFFARD, Prêtre à Paris, vers 1928.

Il ne faut pas trop en vouloir au chroniqueur Christian Rioux, faire-valoir idéologique de la droite pragmatique et identitaire au journal Le Devoir, de si mal mesurer ses paroles lorsqu’il se risque à parler de culture. À vrai dire, il est ici comme un étranger dans une maison qui s’est faite en son absence, pour paraphraser notre Gaston national. Du haut de Paris, il observe nos ébats dans la fange définitive de ce peuple mourant à petit feu avec une langue qui n’est plus bonne qu’à se plaindre de sa marde. Il s’en désole, tel un Talleyrand se plaignant après la Révolution de la «douceur de vivre» perdue, de cet Ancien Régime qui alimente la nostalgie d’un passé doré et glorieux.

La réalité ne nous laisse pas ce luxe à nous, gens de la fange, de s’égosiller comme une pleureuse sur une langue qui n’a jamais existé. L’Abbé Rioux a beau se prendre pour Talleyrand, il n’en demeure pas moins que son argumentaire se consolide autour de ce motif accaparant de notre identité : son déclin inéluctable. Comme seul argument d’autorité, une moitié de sociologue de basse-cour dont les pirouettes mentales préparent de copieux discours creux à ceux qui continuent de lui fournir des armes. Oh, et j’oubliais, le chroniqueur fait aussi montre de sa grande connaissance de la chanson québécoise en citant quelques phrases et un morceau de Plume, un grandissime trublion dont il aurait par ailleurs saisi la profondeur, contrairement à la superficialité crasse de sa tête de turc, Lisa LeBlanc. Gageons qu’au temps béni du Vieux show son sale, il aurait eu plus de difficulté à sonder la profondeur de ce visage couvert de sperme qui surplombe les piliers de taverne, sur la photo qui orne la pochette du disque. Il a beau jeu, Rioux, de ne pas se formaliser de Plume… à 40 ans de distance!
Tandis qu’ici, errant de taverne en taverne, nous avions saisi toute la profondeur du désespoir beuglé sans fioritures par l’Acadienne au banjo, là-bas l’Abbé Rioux avait les oreilles en chou-fleur. Évidemment, à force de se repasser les discours de Sarkozy en boucle pour sentir revivre en lui le glorieux destin de la France, notre homme a confondu ce destin avec le nôtre. Si «nous ne sommes pas sourds au génie d’une langue», comme l’écrivait Michèle Lalonde dans Speak White, ce n’est pas que nous nous contentons toujours des «chants rauques de nos ancêtres et du chagrin de Nelligan». Dans ce noir absolu où l’Histoire voulait que nous passions, nous avons inventé la langue qui nous a permis d’aimer et de vivre.
Ironiquement, ce cri du désespoir a valu à son auteure une reconnaissance aussi immédiate que suspecte. Suspecte aux yeux de ceux qui n’ont pas vu le train passer, qui n’étaient pas là quand Lisa chantait ça à tue-tête et que nous étions quelques-uns, une poignée, puis une foule, puis une maudite gagne à apaiser notre cœur avec ça, à entendre cette langue bleue comme un feu qui ne nous vient surtout pas du quai de Conti. Alors avant de vous prononcer sur notre déclin, son père, demandez-vous donc si vous avez compris ce qui se passe ici. La jeunesse, elle n’a pas envie de décliner. Elle a juste envie de vivre et d’aimer, comme toutes les jeunesses du monde. Et ça, ça fait chier les vieux cons.

2 commentaires:

  1. Pour un "enculeur de l'Académie", vous écrivez fort bien. Signé : un français, émigré de longue date, qui vous comprend et abonde.

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  2. Il est vrai que le ton de Christian Rioux a changé depuis qu’il habite la France. Je ne sais pas s’il nous regarde de haut, j’ai plutôt l’impression qu’il nous regarde de loin, ce qui n’est pas la même chose. Son mérite aura été de faire sortir votre plume de ses gonds, si je peux dire. Alors, merci à Christian Rioux !
    Le problème qui inquiète les « vieux cons », ce n’est pas le succès de Lisa LeBlanc. Le problème, c’est qu’il n’y a personne au Québec, pour le moment du moins, qui chante avec la langue que vous utilisez pour écrire. Ceux qui s’y risquent se font taxer de « littéraires ». La honte ! Tout le monde sait (vous le premier) que les « littéraires » sont des individus vaguement élitistes, loin du bon peuple, donc suspects, étant donné qu’au Québec, tout le monde doit voyager en dernière classe, surtout en ce qui concerne la culture. Alors craignant l’excommunication comme la peste, ceux et celles qui voudraient chanter autrement, tuent leur inspiration dans l’œuf, en censurant d’emblée leur élan vers une langue plus maîtrisée.
    J’ai lu un petit livre assez réjouissant dernièrement : Éloge de l’élitisme, de Claude Javeau. Je me demande ce que vous en penseriez ou ce que vous en pensez…

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