jeudi 27 décembre 2018

Y'a pas si longtemps la joie déboulait à Noël

Giacomo Farelli, Sant'Antonio da Padova con Gesù Bambino (XVIIe siècle)

Je pense que les fêtes de Noël ont changé dans la fenêtre de ma petite vie. Y’a pas vingt ans, avant la dernière guerre, on dirait que Noël était encore fêté dans la joie et l’innocence naïves, tandis que maintenant on entend les gens dire : «Noël revient à chaque année, comme l’impôt». Noël était fêté partout dans ma paroisse catholique canadienne-française dans les années 1930, comme aujourd’hui au Mexique. Au début j’étais trop jeune pour aller à la messe de minuit, mais c’était la grosse affaire qu’on avait hâte d’être assez vieux pour voir. En attendant on restait dans nos lits en faisant semblant de dormir jusqu’à ce que nos parents partent à la messe de minuit et là on descendait pour aller voir les cadeaux, les palper pis les remettre à leur place, et revenir à la hâte dans le noir dans des rires étouffés et joyeux de pyjamas, quand on les entendait revenir, d’habitude avec une grosse gagne d’amis pour le réveillon.

Quand on était assez vieux c’était excitant d’avoir le droit de veiller pour le réveillon dans nos beaux habits, nos robes, nos claques, nos passe-montagnes et marcher avec les adultes dans la neige dure au son des cloches de l’église. Des rires qui descendaient le long des rues, le pouls des étoiles brillantes dans le ciel d’hiver de la Nouvelle-Angleterre qui pesait sur les toits dont les glaçons tremblaient à notre passage. Près de l’église on entendait les premières notes de Bach chantées par la chorale des enfants mêlée à celle des adultes menée par un ténor dont tout le monde riait ou presque. Par la porte grande ouverte de l’église la lumière dorée versait ses rayons et à l’intérieur les jeunes filles attendaient en file pour les chanter leurs couplets d’Handel au son des trompettes.

Mon objet préféré dans l’église était la statue du saint qui tenait le petit Jésus dans ses bras. C’était saint Antoine de Padoue mais j’ai toujours pensé que c’était saint Joseph et senti que c’était normal que je le prenne dans mes bras. Mes yeux erraient toujours sur sa statue, lui qui, sous son discret visage de plâtre, tenait l’enfant insubstantiel avec la face trop petite et le corps d’une poupée, les joues pincées sous les boucles peintes, flottant dans le mitan de l’air léger contre son infini mystère de poitrine, le Fils, regardant en bas dans les chandelles l’agonie, au pied du monde, où nous nous agenouillons dans les sombres vestiaires de l’hiver, tous les anges et les calendriers et les autels foudroyants derrière lui, ses yeux fermés sur un mystère dont lui-même n’avait pas connaissance, mais il suivait quand même la croyance que le pauvre saint joseph était l’argile dans la main de dieu (comme je pensais), un vrai saint pénitent et humble - sans rien des frénésies vaines des martyrs, un saint sans gloire, coulpe, accomplissement ou charme franciscain - une tombe sans pierre et un fantôme effacé dans les arcanes de la Chrétienté - lui qui connaissait les étoiles du désert et crachait avec les sages en arrière de la grange - pourvoyeur des affamés, vieux saint vagabond dans le foin et les traversées à chameau - mon Ami secret. Maintenant à la messe de minuit j’étais fier de sa nouvelle place d’honneur en avant de l’église, se tenant devant la famille dans la crèche où tous les yeux se tournaient.

Après la messe la maison était ouverte. Les gagnes revenaient chez nous en troupeaux ou vers d’autres maisons. Les bénévoles d’un organisme de Noël d’origine médiévale et conservé par les Français du Québec et de la Nouvelle Angleterre, la Guignolée, maintenant commanditée par la Société Saint-Vincent-de-Paul, passaient durant ces fêtes ouvertes à tous pour amasser de vieux vêtements et de la nourriture pour les pauvres et ne refusaient jamais un verre de vin doux avec une crossignolle (tresse de pâte frite) et participaient même aux chants dans la cuisine. Ils chantaient toujours leur même cantique avant de partir. Les arbres de Noël étaient toujours immenses dans ce temps-là, les cadeaux étaient empilés et déballés à un moment précis. Quelle joie de voir les belles chemises blanches de la parenté, leurs faces rougeaudes, les rires, la bonhommie ambiante. Pendant ce temps les femmes affairées étaient dans la cuisine avec un tablier par-dessus leur plus belle robe, sortant les tourtières (pâtés à la viande) de la glacière. Des jours entiers de préparation étaient nécessaires pour faire de ces pâtés somptueux un délice : ils étaient d’ailleurs meilleurs froids que chauds. Ma mère faisait aussi un immense ragout de boulettes (ragoûts de boulettes de porc avec carottes et patates) qu’elle servait brûlant à l’assemblée de 12 à 15 parents et amis réunis : son percolateur à café en aluminium pouvait faire 15 grosses tasses. De la glacière aussi on sortait des bols de cretons (terme canadien-français pour les pâtés de campagne) fraîchement préparés, tout juste refroidis, à étendre sur le bon pain croûté qu’on faisait cuire un peu partout en ville dans les boulangeries françaises.

Dans la cohue des cadeaux et du carnage du déballage c’était toujours un délice pour moi de sortir sur la galerie ou même aller plus loin dans la rue à une heure du matin pour écouter le bourdonnement silencieux des étoiles, diamants du ciel, regarder les volets rouges et verts des maisons, m’attarder sur les arbres qui semblaient figés en pleine dévotion, et revoir dans ma tête les événements d’une autre année qui s’achevait. Devant moi, la vision du saint Joseph de mon imagination qui attrape le tout petit enfant. Peut-être que trop de batailles ont été livrées depuis dans les veilles de Noël - ou je me trompe et les petits enfants de 1957 comprennent le secret de Noël dans leur petit cœur pieux.
 

Jack Kerouac
Texte publié dans le New York World Telegram and Sun du 5 décembre 1957
Traduction libre

mercredi 22 mars 2017

Mimi Parent - Les anges noirs et leurs méfaits (2003)


Lors de ma première rencontre avec l'artiste surréaliste Jean Benoît à l'automne 2005, alors qu'il venait de perdre la femme de sa vie, il m'avait montré une revue intitulée FIN dans laquelle les ultimes dessins de celle qui fut sa compagne durant plus d'un demi-siècle, Mimi Parent, étaient reproduits. J'ai donc feuilleté durant un instant seulement cette série de dessins à l'encre d'une noirceur absolue, assez pour que j'en sois transpercé à tout jamais.

J'ai cherché durant 12 ans cette revue introuvable ici et dont la publication a été interrompue peu de temps après ce 23e numéro. Quelle étrange destinée que ces derniers dessins à l'encre noire dans une revue intitulée FIN, pour une artiste qui, à ma connaissance, avait toujours puisé dans la couleur la source merveilleuse de ses images-totems emboîtées. Lors de leur dernière exposition commune, Jean Benoît a offert l'oeuvre inachevée sur laquelle Mimi Parent travaillait au moment de sa mort, une toile entièrement faite de plumes d'oiseaux. Il restait à Jean un coin de tableau à compléter lorsqu'un accident cérébro-vasculaire le terrassa, l'empêchant de mettre la touche finale à cette explosion bouleversante de couleurs.

Me voilà donc, douze ans après la mort de Mimi, 7 ans après la mort de Jean, en possession de cette revue. Et je dois rendre disponible ces images inquiétantes, obsédantes, pour les ami-e-s du surréalisme et de ses alentours.












jeudi 22 octobre 2015

Souffler dans les bois par un soir enneigé


À Paulette Quinn
sur un air de Robert Frost

Quels bois sont-ils les siens je sais
Sa maison loin dans le village
Me voir en vie passant le gué
Sans voir ses bois remplis de neige

Au petit trot sans perdre pied
Près de la ferme elle est cachée
Entre les bois gelés du lac
La nuit est longue cette année

Sonne la cloche de son cou
Il se retourne tout d’un coup
On n’entend rien que vent lever
Sur les flocons qui tombent doux

Les bois sont beaux et noirs et pires
Et j’ai promis de revenir
À la maison avant dormir
À la maison avant dormir…

mercredi 25 mars 2015

Lettre anonyme

«Et vous savez bien que le dernier homme, lorsque, enfin, l'ultime radiation aura réduit en cendres son dernier adversaire, prendra une table bancale, s'installera derrière et commencera le procès du responsable.»
- Le philosophe masqué

Cher.es ancien.nes ami.es,

autant votre réponse à mon article d'un pessimisme détestable m'a réjoui, autant elle m'a déçu. Réjoui par la force que l'on sent dans vos paroles, par cet appel à s'organiser et à investir l'espace de vos cris et de vos corps, par cette absence totale d'arrivisme, d'attentisme : par ce vent du large qui éclabousse ma fenêtre, car la marée monte.

Déçu par l'ad hominem. Ce procès d'intention que vous me faites est indigne de vous. Là où je déplore un manque de stratégie, vous voyez une posture intellectuelle réactionnaire. Et si, oui, je trouve plutôt alarmant le fait que des révolutionnaires se nourrissent du lait d'un penseur qui a servi de caution philosophique au nazisme, et que je trouve fantaisiste cette figure du loup que vous voulez incarner contre le contrôle biopolitique des masses, jamais je n'ai remis en doute ces formes de vie que vous voulez faire naître à travers l'expérience de la grève.

Déçu aussi par l'amalgame dont vous m'accusez. En niant la continuité entre le mouvement de 2012 et celui de 2015, vous jouez le jeu que l'on veut vous faire jouer. Avez-vous donc les moyens de vous aliéner tout l'appui que nous avons reçu en 2012? Même si cette lutte avait un but précis, celui d'empêcher la hausse des frais de scolarité, il me semble que cette expérience de la rue a permis de voir plus loin, plus large, même si tout cela s'est terminé sur une note amère. Le film Nous sommes à vomir, de Pierre-Luc Junet, est à cet égard une formidable mise en garde.

Peut-être que l'hiver long et noir que nous venons de traverser a contribué à nourrir mon pessimisme. L'impression, aussi, que vous ne recevrez pas l'appui tant espéré des syndicats de la fonction publique. Que vous serez isolés dans votre lutte, et que la répression sera exponentiellement brutale. Elle est déjà commencée, d'ailleurs. Hier, dans la 125, j'ai entendu quelqu'un parler de mettre des poignées à des planches de plywood. Cela m'a enchanté, vous n'avez pas idée. En ce moment, nous avons besoin de stratégie, et la stratégie a besoin d'une infinité de tactiques pour se déployer.

«Sors de ta tanière, vieux loup.» Oui, d'accord. Mais acceptez que ce qui tient mon coeur à flot, c'est encore de changer la vie. Vous pouvez toujours dire que Rimbaud, c'est dépassé; pour moi, c'est encore à venir.

Fort capital intellectuel, titre de poète révolté? Vraiment? Vous croyez vraiment que j'ai écrit «Jeanne au coeur de Mai» pour me doter du titre de poète révolté, pour impressionner mon éditeur? Je n'ai jamais cherché de légitimité en littérature, et je ne crois pas en avoir beaucoup. C'est d'ailleurs ce constat, parmi d'autres, qui m'a fait abandonner les tribunes dont je disposais pour parler de poésie. Là, point de déception : vous me faites réellement de la peine. Si c'était ça le but, il est atteint. Jamais plus je ne me risquerai à essayer de traduire en mots l'expérience de la rue, ce poème m'a trop coûté. Vous n'avez donc pas à craindre un nouveau «quelconque au coeur de mai», c'est littéralement impossible.

Là où le Comité invisible utilise la phénoménologie pour nous donner des raisons de lutter, là où ces intellectuels décryptent les insurrections mondiales pour injecter du sens à nos actions passées et à venir, là où ils établissent fermement qu'il en va de cette lutte comme il en va de notre idée du bonheur, je veux seulement rappeler que notre rapport au réel doit aussi passer par de véritables stratégies de combat, et que le devenir révolutionnaire ne peut se passer des outils matériels de sa résistance. Bien que la conclusion d'«À nos amis» en appelle à une coalition de chaque dimension de la puissance révolutionnaire - esprit, force et richesse - je crois que nous avons trop nourri l'esprit, que nous manquons de force et de richesse. Eux-mêmes reconnaissent que la perte de contact entre ces trois dimensions est à chaque fois catastrophique. En ce moment, je crois que le travail d'Hors-d'0euvre est salutaire, puisqu'ils sont en train de déployer sur le terrain des idées qui pourraient servir à généraliser le mouvement. Ce n'est pas avec la phénoménologie et la biopolitique qu'on va convaincre les infirmières de se joindre à nous dans la rue. Nous avons besoin d'elles : «La condition de possibilité de ce renversement repose sur une prise de conscience féministe.»

J'espère seulement que vous ne vous sentirez pas sali.es par ma présence dans la rue ce printemps, du fait que j'ai pu exprimer un pessimisme que j'estime tout à fait justifiable. Comme l'écrit si bien le Comité invisible, «en matière d'organisation, il n'y a donc pas à choisir entre la paix fraternelle et la guerre fratricide.»

À vous.