mercredi 23 juillet 2014

Le motté à moteur


L'origine du mot «motté», que le folklore attribue volontiers au Bas du fleuve, mais qui se retrouve dans la bouche de nombre d'habitants de bleds perdus du Québec, est incertaine. Sa signification même fait l'objet d'houleux débats, allant de la connotation péjorative à la sympathique, et jamais personne ne semble en mesure de donner la pleine mesure du mot. Le Trésor de la langue française nous apprend que le verbe «se motter» est attesté dès 1555 chez le poète Pierre de Ronsard, pour parler du gibier qui, durant la chasse, se cache derrière une motte de terre. Au Québec, le même verbe prend une tout autre signification dès le début du XXe siècle, celui de se garrocher des mottes de neige. On s'entend pour dire que le motté, en ce début de XXIe siècle, est un individu ayant des comportements douteux. Est motté celui qui finit la soirée dans un talus, qui vomit sur la track de chemin de fer, ou encore qui couche avec son ex après avoir dit à tout le monde qu'il ne ferait jamais ça. Bref, ce n'est pas un compliment.

Jadis, mon frère avait échafaudé la théorie, un soir où il était à l'un des tout premiers Woodstock en Beauce et qu'il avait failli planter sa tente dans le talus où tout le monde allait pisser, que le mot «motté» viendrait peut-être de «moteur». Après avoir observé nombre de ces «mottés à moteur» qui faisaient des beignes dans la bouette avec leur pick-up en calant de la bière en cannette, il en était venu à cette perspicace conclusion. Dieu seul sait le fin mot de l'histoire, mais le proverbial Diable s'en doute.

Cette longue introduction pour en venir à une idée toute simple : la rue est un lieu public. Cela m'a frappé ces derniers jours en raison de deux anecdotes très semblables. La première se passe sur la rue Saint-Grégoire, à Montréal. Je souligne que cela se passe à Montréal, pour vous donner une idée de la situation ailleurs, où le nombre de moteurs versus le nombre de cyclistes est extrêmement disproportionné. Je roule en direction ouest afin de traverser vers le Mile-End en prenant le raccourci derrière les immeubles de l'avenue de Gaspé, en passant près du couvent des Carmélites. Les cyclistes montréalais connaissent ce passage, car il permet de passer du Plateau-Mont-Royal au Mile-End sans se faire chier sur les grandes artères. Un «motté à moteur» s'approche de moi en roulant et me rappelle agressivement qu'il y a une piste cyclable sur Saint-Grégoire, et que je n'y suis point. Je lui dis que je n'emprunte pas le trajet de la piste, qui monte sur Saint-Christophe. Il me rejoint une seconde fois après avoir traversé Saint-Christophe et me prédit une mort imminente. Je ne bronche pas et je continue. C'est tout juste s'il n'a pas essayé de participer à mon funeste destin lui-même.

Le lendemain, je roule sur Rachel en direction est. Je suis sur la piste cyclable, mais je dois la quitter après D'Iberville pour pouvoir me diriger en direction sud vers la rue de Rouen. Un autre «motté à moteur» m'invective, parce que je ne roule pas sur la piste cyclable. Là, hostie de tabarnac, ça va faire! La rue n'appartient pas aux automobiles. Nous partageons cet espace de transition, et ce n'est pas parce qu'il y a plus de chars dans les rues que ce sont les rois du monde. Non mais. La prochaine fois que je me fais dire ça, je vais cracher sur vos chars de marde. C'est tu clair?

Merci de votre attention.

mardi 6 mai 2014

La démission critique

Toyen, Relâche (1943)
J'ai remis hier soir mon dernier papier pour Liberté, dans lequel j'annonce ma démission de la critique littéraire, chose à laquelle je ne me suis jamais vraiment senti à ma place, considérant que mon travail dans ce domaine tenait plutôt de l'éloge et du blâme. Avant que ce papier soit publié, je tiens à mettre au clair mes motivations et à prendre une dernière fois la parole pour éviter que l'on suppute sur les raisons qui m'ont mené à abandonner les tribunes que l'on m'a offertes depuis quelques années.

Le fait de se prononcer sur la qualité de la production de mes contemporains a souvent suffi à des gens que je ne connaissais ni d'Ève ni d'Adam à se faire une idée de moi, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Et cela m'a toujours profondément agacé. Je considère que la seule manière de connaître quelqu'un est la rencontre, qu'elle soit due au hasard ou à la nécessité. Je tiens comme à ma vie à ce principe, et je ne veux pas en démériter. Si je me suis montré parfois cruel envers certaines personnes, c'était toujours dans le souci de ne pas me mentir à moi-même, de ne pas dire une chose et penser le contraire. Et je m'aperçois que je me mentirais à moi-même si je continuais de tenir ces chroniques tout en sachant qu'elle participe au cirque mesquin d'un milieu qui, tout en condamnant le blâme, jalouse l'éloge et s'en venge au premier levier de pouvoir venu.

On aura compris que je ne veux en aucun cas être l'instrument d'une chanson qui me casse les oreilles. Je tiens trop à ma liberté, justement. Que d'autres s'emparent de ces tribunes de plus en plus rares pour faire de la critique, je ne veux plus dépenser d'énergie pour quelque chose qui contribue à faire parler de moi sans jamais qu'on me parle vraiment. Ainsi, après ma démission presque totale des lectures publiques pour des raisons similaires il y a quelques années, je vous prie de bien vouloir me laisser disparaître.

On t'a traité de chien et tu t'es indigné,
Mais le chien qui aboie vaut plus cher que toi.

- Abû l-Alâ al-Ma'arrî (973-1057)

mardi 8 avril 2014

N'entrez pas si vite dans cette bonne nuit

Vincent VAN GOGH, La nuit étoilée (1889)
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler de rage à la fin du jour;
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

Et si les vieux finissent par aimer le noir,
Et que leurs mots n’attirent plus les éclairs, ils
N’entrent pas si vite dans cette bonne nuit.

Les hommes de cœur, par un dernier salut plein de larmes
En souvenir des actes fragiles évanouis dans l’eau,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Sauvages qui chassez le soleil en vol dans vos chansons,
Et prenez conscience en retard du deuil en allé,
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.

Les fossoyeurs presque morts dont la vue aveuglante
Pourrait faire briller comme des météores leurs yeux aveugles, c'est triste,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Et vous, mon père, qui vous tenez ce soir sur cette triste colline
Maudissez, bénissez-moi de vos larmes féroces, je vous en prie.
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

- Dylan THOMAS

vendredi 31 janvier 2014

Chanson pour l'Isle-Verte


Dans la batture gelée après le pont des amours
À force d'r'garder même le vent devient lourd
L'Émotion c't'un vieux bar de danseuses qui est fermé
Le stage tient encore debout pis toutes les vitres sont cassées

À l'Isle-Verte c'est mon coeur qui d'vient bête tout d'un coup
C'est le début du fleuve, dans ma tête y'a des loups
Qui se promènent sur la glace pour traverser sur l'île
Pis quand le printemps revient, même les oies font la file

À L'Isle-Verte je me rappelle de la beauté du phare
La lumière sur les vagues quand la nuit prend le large
Et la pluie a cessé en même temps que le jour
Le soleil est parti comme un Basque en amour

À l'Isle-Verte dans la nuit du 23 janvier
Tous les vieux du village sont partis en fumée
Je voudrais ben dire quelque chose pour apaiser le drame
Mais les mots qui me manquent font un crisse de vacarme

25 janvier 2014