mardi 8 avril 2014

N'entrez pas si vite dans cette bonne nuit

Vincent VAN GOGH, La nuit étoilée (1889)
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler de rage à la fin du jour;
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

Et si les vieux finissent par aimer le noir,
Et que leurs mots n’attirent plus les éclairs, ils
N’entrent pas si vite dans cette bonne nuit.

Les hommes de cœur, par un dernier salut plein de larmes
En souvenir des actes fragiles évanouis dans l’eau,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Sauvages qui chassez le soleil en vol dans vos chansons,
Et prenez conscience en retard du deuil en allé,
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.

Les fossoyeurs presque morts dont la vue aveuglante
Pourrait faire briller comme des météores leurs yeux aveugles, c'est triste,
Ragent, ragent contre la lumière qui décline.

Et vous, mon père, qui vous tenez ce soir sur cette triste colline
Maudissez, bénissez-moi de vos larmes féroces, je vous en prie.
N’entrez pas si vite dans cette bonne nuit.
Ragez, ragez contre la lumière qui décline.

- Dylan THOMAS

vendredi 31 janvier 2014

Chanson pour l'Isle-Verte


Dans la batture gelée après le pont des amours
À force d'r'garder même le vent devient lourd
L'Émotion c't'un vieux bar de danseuses qui est fermé
Le stage tient encore debout pis toutes les vitres sont cassées

À l'Isle-Verte c'est mon coeur qui d'vient bête tout d'un coup
C'est le début du fleuve, dans ma tête y'a des loups
Qui se promènent sur la glace pour traverser sur l'île
Pis quand le printemps revient, même les oies font la file

À L'Isle-Verte je me rappelle de la beauté du phare
La lumière sur les vagues quand la nuit prend le large
Et la pluie a cessé en même temps que le jour
Le soleil est parti comme un Basque en amour

À l'Isle-Verte dans la nuit du 23 janvier
Tous les vieux du village sont partis en fumée
Je voudrais ben dire quelque chose pour apaiser le drame
Mais les mots qui me manquent font un crisse de vacarme

25 janvier 2014

samedi 4 janvier 2014

À l'origine de l'accident

René MAGRITTE, La condition humaine (1933)

Dans un texte paru dans Le Devoir le 3 janvier 2014, les membres du Regroupement citoyen le Moulin à paroles pose une question qui se nie elle-même : Sommes-nous un peuple? Une lecture attentive de la définition même du mot peuple leur aurait fourni une réponse rapide : le peuple n'a pas à douter de son existence, et surtout pas au nom d'une idéologie nationale en manque de visibilité, qui s'appuie sur une faute originelle héritée de la mentalité catholique qui renie l'invention de la liberté pour la transformer en une libération de l'Autre. Car si la liberté n'a plus droit de cité, comme les auteurs de ce texte l'affirment, c'est moins en raison d'une tragédie historique que de cette théologie de la chute qui nous projette encore et toujours vers un passé raté dont on accuse l'Autre d'avoir profité.

Rien n'est plus nocif à la liberté que le retour à l'essence qui caractérise ce genre de discours apitoyés sur le sort prédestiné d'un peuple qui aurait à se libérer d'un ennemi ancestral pour pouvoir être libre lui-même. C'est aux chaînes de mon peuple lui-même que je dois mon aliénation permanente, et non à un Autre. Ces chaînes ont été posées sur mes yeux, en travers de mes mains, autour de mes pieds, par son incapacité à formuler, à inventer cette liberté dans ses actes même ; dans ses paroles brouillées par la pollution des idéologies, des raccourcis sémantiques dont tant de pseudo-penseurs se servent pour abuser la foule de leurs obsessions.

Vous dites que la pensée républicaine s'est éteinte pour un siècle après la rébellion des Patriotes de 1837? Le révisionnisme historique ne vous étouffe donc pas! À elles seules, les figures de Joseph Guibord, d'Arthur Buies et de Jules Fournier suffisent à vous donner tort. Au-delà de cette amnésie, ce que je subodore dans cette manière de présenter la réalité, c'est d'insuffler à ceux qui vous lisent une révolte alimentée par le ressentiment et le reniement du passé. De passer outre aux Lumières du Canada français qui, si elles ne sont en rien comparables à celles de l'Europe du XVIIIe siècle, arrivaient quelquefois à allumer une lanterne au cœur de cette obscurité. Vous connaissez la chanson. Si on est dans son lit sans lumière, la meilleure manière d'y voir plus clair est de demander l'aide d'un ami. Ici, on a tendance à accuser la nuit de sa noirceur, l'Autre de sa différence. On se découvre des plaies et on accuse l'Autre d'avoir inventé la douleur.

Le dieu Janus, chez les Romains, présidait à tous les passages, à tous les commencements. Un de ses visages était tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir. Il est parvenu jusqu'à nous sous l'appellation de Janvier dans le calendrier julien. On doit son origine au Chaos initial de la mythologique grecque, à cet ensemble d'éléments disparates qui précèdent le commencement de tout. Au lieu de chercher l'origine de cet accident initial qui nous priverait du droit à l'auto-détermination, de cette tare originelle qui nierait notre liberté, ne devrions-nous pas saisir le commencement de cette année nouvelle pour prendre la parole et exhorter notre peuple à cesser de faire porter l'odieux à l'Autre pour notre propre manque de vision politique?

lundi 14 octobre 2013

Les petits rois

Marcel DZAMA, Room full of liars, 2007.
On croyait savoir que l'histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut vérifier qu'elle disparaît du monde avec elle.
- Guy DEBORD, Commentaires sur la société du spectacle (1988)

Toutes voiles dehors, le consensus québécois se cristallise ces jours-ci autour d'une charte censée représenter nos «vraies valeurs», notre oppidum imprenable contre la barbarie du monde extérieur. Étonnant que cette barricade se hisse à peine un an après la révolte étudiante du printemps 2012, comme si le discours identitaire venait déplacer le débat loin du gouffre que la jeunesse a ouvert sous les pieds de la classe politique. Ne vous faites pas d'illusion : ces simagrées ne sont pas les dernières. Il faudra plus que des marches et des vitres fracassées pour les faire changer de ton. Vous aurez le temps de devenir quelqu'un, de publier un livre sur vos faits d'armes, de renier votre passé avant que quoi que ce soit ne vienne changer le cours des choses. Nous sommes assis sur un volcan qui s'est éteint il y a longtemps.

Pendant ce temps, dans le centre névralgique où cette révolte s'est affirmée, on s'apprête à élire un organisateur de soupers spaghetti dont les mains sont si sales qu'il peut chasser sans son chien. Le gros Coderre, comme l'appelait affectueusement Pierre Falardeau dans ses dernières chroniques pour le ICI, alors que sa voix graveleuse tonnait à travers nos mardis matins pour que la jeune assistante retape son texte sur ordinateur, le gros Coderre, dis-je, s'apprête à sauver Montréal de la turpitude mafieuse en se tapant sur la bedaine. La classe! C'est comme si on s'amusait à mettre en scène mon pire cauchemar, version municipale. Si l'ambition peut dévorer les hommes, elle ne viendra malheureusement jamais à bout du gros Coderre. S'il pouvait mettre la main sur le conseil municipal d'un village de cinquante habitants juste pour couper le ruban d'inauguration du concours de la vache qui chie, il le ferait. Et il n'a pas fini de nous faire chier, je vous en passe un papier.

Vous ne croyez plus en la démocratie, bon peuple de Montréal? C'est de votre faute si le dernier taux de participation s'élève à 39% ? Eh bien, rassurez-vous. La démocratie, ça fait longtemps qu'elle a pris le bord. L'histoire en est garante. Et quand l'histoire ne s'écrit plus qu'à la lumière du mensonge, la démocratie se plie aux impératifs du présent.

Garde-moi une plotée de spaghat, Coderre. Pis laisse faire la sauce.